Vendredi 19 Octobre 2018
 

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Stephen Smith : «L’anathème a étouffé le débat contradictoire sur l’immigration»

Article paru sur le site du journal Le Figaro le 14/09/2018 par Edouard de Mareschal

Dans son dernier essai paru cette année, Stephen Smith, ancien journaliste et professeur d’université à Duke (États-Unis), défend l’idée selon laquelle ­l’explosion démographique de l’Afrique subsaharienne va conduire à une immigration massive vers le Vieux Continent. Il répond dans Le Figaro à ses détracteurs.

La «ruée vers l’Europe» aura-t-elle lieu? Dans son essai de même nom paru cette année*, Stephen Smith, ancien journaliste et professeur d’université à Duke (États-Unis), défend l’idée selon laquelle l’explosion démographique de l’Afrique subsaharienne va conduire à une immigration massive vers le Vieux Continent. En se basant sur les données statistiques actuellement disponibles, il estime que près d’un quart de la population européenne sera d’origine africaine en 2050.

Les thèses de son ouvrage, déjà traduit dans plusieurs langues et cité en avril dernier par le président Emmanuel Macron, ont pourtant été qualifiées de «fantasme» par le démographe François Héran, qui lui a consacré le dernier numéro de Population et sociétés, le bulletin d’information de l’Institut national d’études démographiques. Pour le démographe, la part de l’immigration subsaharienne en Europe sera «cinq fois moindre» que celle avancée par Stephen Smith, qui lui répond dans les colonnes du Figaro.

LE FIGARO.- Sept mois après la parution de La Ruée vers l’Europe, le démographe François Héran attaque les thèses de votre ouvrage. Il estime que vous propagez dans l’opinion le «fantasme de l’invasion africaine». Que lui répondez-vous?

Stephen SMITH. – Je salue le débat, mais je regrette la régression dans la caricature. Que le premier titulaire de la chaire «migrations et sociétés» au Collège de France développe un contre-argumentaire sept mois après la parution de mon livre, on ne peut que s’en féliciter si le souci est d’informer le public. Qu’il prétende réfuter un «fantasme» au nom de la «véracité scientifique» est déplaisant, sans plus. Mais l’honnêteté intellectuelle est en cause quand il me prête l’intention d’enflammer les peurs d’une «invasion» de l’Europe – il serait bien en peine d’étayer cette accusation par un passage dans mon livre ou un propos que j’ai tenu.

Parler de «ruée vers l’Europe», est-ce faire le jeu de l’extrême droite comme vous accusent en creux certains de vos détracteurs?

Je parle d’un «défi migratoire», faits et arguments contradictoires à l’appui. Si cela revient à favoriser une «lepénisation de l’esprit», le débat sur les migrations devient impossible ou, plutôt, redevient impossible. Car, si l’extrême droite et son idée d’un «grand remplacement» de la civilisation européenne par des immigrés ont pu fleurir, c’est précisément parce que l’anathème a étouffé le débat.

Comment expliquer une telle différence entre vos estimations respectives quant à l’ampleur prochaine de l’immigration subsaharienne en Europe?

Dans la note de François Héran, la pièce qu’il ajoute se limite à une source qui serait meilleure que toutes les autres: «la matrice bilatérale des migrations», une base de données internationale conçue, initialement, pour tracer les envois de fonds des migrants. Or, celle-ci n’intègre pas la possibilité d’un décollage économique de l’Afrique subsaharienne dans les trente ans à venir. Le point de départ du raisonnement de François Héran, le voici: «Comparée aux autres régions [du monde], l’Afrique subsaharienne émigre peu, en raison même de sa pauvreté.» Je suis d’accord avec lui. Cependant, nos analyses divergent quand il ajoute que 70 % des migrants africains ne font que changer de pays à l’intérieur de leur continent, et que seulement 15 % viennent en Europe, sans ajouter que la migration intra-africaine est en perte de vitesse par rapport aux sorties du continent: selon une étude du FMI de 2016, la migration intra-africaine a triplé entre 1990 et 2013, alors que la migration intercontinentale s’est multipliée par six.

C’est donc le décollage économique de l’Afrique qui va pousser les Africains hors du continent?

Oui, «l’émergence» de l’Afrique favorise la migration. Libre à François Héran – et je dis cela sans ironie – de faire le pari du sous-développement persistant de l’Afrique. Mais pourquoi rejeter comme un «fantasme» l’idée qu’une masse critique des 2,5 milliards d’Africains en 2050 disposera des moyens nécessaires pour migrer? Après tout, c’est le «temps 2» de la migration africaine qu’il prévoit, lui aussi, quand l’Afrique aura dépassé un premier seuil de prospérité. Je trouvais donc François Héran plus pertinent quand il disait, le 27 juin sur RFI: «Projeter l’immigration, c’est très difficile, et personne n’a la baguette magique pour prédire, dans trente ou quarante ans, combien de migrants iront de tel à tel pays. C’est soumis à toutes sortes de conjonctures, de conflits, etc.»

Mais, de votre côté, comment en êtes-vous arrivé à conclure que près d’un quart de la population européenne sera d’origine africaine en 2050?

En m’appuyant sur une étude de la division démographique des Nations unies de 2000. Elle présente le scénario d’une Europe cherchant à maintenir sa population active au niveau de 1995 – pour sauvegarder son système de Sécurité sociale basé sur des contributions – en admettant près de 80 millions d’immigrés en quarante-cinq ans. Bien sûr, je n’explore pas que cette hypothèse, mais c’est la seule que François Héran retient de mon livre. J’évoque aussides précédents historiques, comme la migration des Européens à la fin de leur propre transition démographique ou la migration des Mexicains aux États-Unis. Dans le premier cas, 60 millions d’Européens – sur un total de 200 millions en 1880 et 300 millions en 1914 – sont partis pour le Nouveau Monde. Dans le second, 10 millions de Mexicains sont partis entre 1975 et 2010 ; avec leurs enfants, ils représentent aujourd’hui un peu moins de 10 % de la population américaine.

Je m’appuie par ailleurs sur les sondages du Pew Research Center en 2017, qui confirment ceux de Gallup menés auparavant: autour de 40 % des jeunes Subsahariens veulent migrer. Certes, tous ne passeront pas à l’acte. Mais quand on regarde la proportion des candidats à la «loterie des visas» américaine, qui octroie 55.000 permis de résidence par an, on est quand même impressionné par le nombre de ceux qui s’engagent dans cette démarche longue et coûteuse. Je cite l’exemple du Togo où un adulte sur trois s’est porté candidat. Ce n’est pas une exception.

Pourquoi semble-t-il impossible de publier des travaux qui fassent consensus en matière d’immigration?

Les enjeux politiques sont évidemment importants, mais je ne crois pas qu’un débat moins viscéral que dans le passé soit impossible. Au contraire, depuis février, j’ai été impressionné par le nombre de personnalités, journalistes et membres de jurys – du prix de la Revue des Deux Mondes à l’Académie française en passant par le prix du livre de géopolitique – qui ont bien accueilli mon livre, pas nécessairement chaque phrase mais sa manière d’aborder le sujet. J’ai été convié à des séances de travail par les responsables des enjeux migratoires à l’Union européenne, de même que par la fondation proche d’Angela Merkel. Le livre est paru, ou paraîtra sous peu, en allemand, italien, espagnol et, bien sûr, en anglais, je viens d’en achever le manuscrit. Je garde donc l’espoir que la bagarre politique autour des élections européennes ne fasse pas sombrer le débat sur les faits. Sans vouloir être donneur de leçons, les médias joueront un rôle crucial. Si, à chaque fois qu’un nouvel avis est exprimé, ils s’empressent de disqualifier les avis antérieurs comme des libelles politiques, la mauvaise foi triomphera. L’expertise des journalistes, qui sont les huissiers du débat public, n’y gagnera rien.


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