(Vatican News) En Hongrie, l’aide humanitaire de l’Ordre de Malte aux réfugiés

Article paru sur le site de Vatican News le 05/03/2023 par Thaddeus Jones (Vatican News) et Daniel Solymári (directeur des affaires étrangères, service caritatif hongrois Ordre de Malte)

Du 28 au 30 avril en Hongrie, le Pape François entamera son 41e voyage apostolique hors d’Italie dont la devise est «Le Christ est notre avenir», tandis que le logo représente le Pont des Chaînes de Budapest. Le symbole du pont, cher au Pape François, pour rejoindre les plus vulnérables comme les pauvres ou les réfugiés.

Rencontre avec des réfugiés à Budapest

Au cours de sa visite de trois jours, le Pape rendra visite à des réfugiés et à des pauvres, ainsi qu’à des enfants souffrant de handicaps physiques dans un institut local. La Hongrie et les pays voisins s’efforcent de gérer l’afflux massif de réfugiés en provenance d’Ukraine, ainsi que d’autres pays beaucoup plus éloignés. Depuis le début de la guerre en Ukraine il y a plus d’un an, près de 1,5 million de ressortissants ukrainiens seraient passés par la Hongrie en tant que réfugiés.

L’une des principales agences catholiques venant en aide à ces nouveaux arrivants dans le pays est le service caritatif de l’Ordre souverain de Malte qui travaille localement et dans le monde entier grâce à un vaste réseau de services humanitaires.

Depuis 2010, Daniel Solymári participe à ces efforts pour le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte en tant que directeur des affaires étrangères. Il est également conseiller à l’ambassade de l’Ordre souverain de Malte auprès du Royaume hachémite de Jordanie depuis 2020.

Dans une interview à Radio Vatican-Vatican News, le diplomate hongrois évoque le travail de l’Ordre de Malte en Hongrie, en Syrie et en Afrique subsaharienne en fournissant une aide d’urgence aux réfugiés et aux migrants fuyant la guerre, la pauvreté et les catastrophes naturelles.

Il nous fait également part de ses espérances quant à la visite du Pape François et du livre qu’il publiera prochainement sur la pastorale du Pape en faveur des réfugiés et des migrants.

Entretien

Comment votre œuvre auprès des réfugiés a-t-elle démarrée ?

Fondé en 1989, le Service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte, l’organisation de secours hongroise de l’Ordre souverain de Malte, est en fait né d’une crise des réfugiés. La Hongrie s’occupait de près de 50 000 réfugiés est-allemands à Budapest pendant le «changement de système» ou la transition et avant la chute du mur de Berlin. Il s’agissait du plus grand programme d’aide humanitaire en Europe à l’époque. Cette année-là, la révolution roumaine a éclaté, suivie peu après par les guerres de Yougoslavie en 1991, dans lesquelles l’équipe caritative paroissiale de l’Ordre de Malte hongrois a joué un rôle majeur.

C’est dans ce contexte que le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte a été créé, et c’est pour cette raison que la sensibilité aux crises internationales a été un trait caractéristique de son travail depuis lors. Nous sommes convaincus qu’en tant qu’organisation humanitaire chrétienne, nous devons constamment rechercher une forme tangible de solidarité avec ceux qui vivent dans les zones les plus reculées -pour reprendre les termes du Pape François, «les périphéries». C’est pourquoi le Service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte a été la toute première organisation humanitaire hongroise à travailler au Moyen-Orient, dans le berceau du christianisme, ainsi qu’en Asie et en Afrique subsaharienne. Nous sommes toujours présents dans ces régions avec nos programmes d’aide humanitaire ou d’aide au développement international. Nous sommes impliqués dans la vie des populations locales, travaillant avec elles pour rechercher des opportunités pour une vie humaine plus digne.

Pourquoi cet intérêt particulier pour les réfugiés ?

Permettez-moi de replacer dans une perspective historique le profond sentiment de responsabilité qu’éprouve le service de bienfaisance de l’Ordre de Malte à l’égard des réfugiés. Dans le passé, l’Ordre souverain de Malte a été soumis à une longue période de persécution, dès sa création. Après ses débuts à Jérusalem, l’organisation a fui à chaque fois la force persécutrice en place, d’abord à Chypre, puis à Rhodes, puis sur l’île de Malte et enfin à Rome. Ce passé, cette expérience de l’Ordre a créé un fort sentiment de communauté avec les réfugiés. La migration est donc une attitude organisationnelle centrale et profonde pour l’Ordre de Malte. Cela n’a jamais été un sujet de débat pour nous, même avant la crise de 2015, d’être particulièrement attentifs et solidaires avec les réfugiés. Nous nous sommes rendus sur l’île de Lampedusa, nous avons aidé les réfugiés du Kenya, du Soudan du Sud, de Syrie, du Pakistan, d’Irak, de Jordanie et du Liban. Je pourrais continuer ainsi longtemps. Aider les réfugiés est donc aussi dans l’ADN de l’Ordre de Malte hongrois. Pour moi, le Pape François est une source de force comme je n’en ai jamais vue.

Quel type d’aide apportez-vous aux réfugiés et aux migrants en Hongrie ?

Au début des années 2010, il était dégrisant de voir avec quelle facilité des problèmes mondiaux pouvaient devenir locaux. Et la crise migratoire européenne de 2015 a montré à tous à quelle vitesse les luttes quotidiennes de personnes éloignées pouvaient faire partie de notre quotidien dit «occidental». Elle nous a présenté que les problèmes du Sud global ne sont plus une réalité isolée et éloignée de nous, mais qu’ils sont bel et bien ici et maintenant. C’est une situation qui doit nous inciter tous, et en premier lieu les différents pays et les acteurs concernés, à rechercher des solutions et, comme le souligne souvent le Pape François, à coopérer et à mettre en pratique une culture de la solidarité.
J’ai la profonde conviction que seule cette attitude, un humanisme redéfini, sensible à la douleur des autres et recherchant constamment la coexistence pacifique, peut être la voie à suivre. Depuis 2015, le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte redouble d’efforts pour trouver de nouvelles façons de mettre en pratique la charité chrétienne.

Du point de vue de la migration, la Hongrie est avant tout un pays de transit, mais nous voyons encore des milliers et des milliers de personnes choisir de rester dans le pays à moyen ou long terme. Pour eux, l’aide humanitaire immédiate ne suffit plus -nous devons apporter des solutions durables à leurs problèmes. C’est pourquoi les programmes d’intégration constituent aujourd’hui la partie la plus importante du travail du service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte en ce qui concerne les réfugiés en Hongrie. Une guerre se déroule au-delà de notre frontière orientale, qui a un impact immédiat et concret sur la Hongrie. Le nombre de réfugiés ukrainiens entrant en Hongrie a dépassé 1,5 million (certaines estimations avancent le chiffre de près de 4 millions), et plus de 30 000 personnes bénéficient actuellement d’un statut de protection temporaire.

Comment la Hongrie fait-elle face à l’afflux massif de personnes fuyant les guerres ou la pauvreté ?

Depuis 1989, le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte est un bon partenaire pour les administrations publiques en Hongrie et dans le monde. Voyant les manifestations tangibles de la solidarité sociale, le public hongrois s’est tourné avec confiance vers l’Ordre de Malte naissant, et même les instances gouvernementales lui ont confié la gestion des tensions sociales que ses services administratifs, sociaux et sanitaires ne pouvaient pas, ou seulement partiellement, gérer. Aujourd’hui, la Hongrie dispose d’un système de santé et d’aide sociale performant et de classe mondiale, mais le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte reste un partenaire stratégique des organisations sociales du gouvernement, notamment du ministère hongrois des affaires étrangères.

Depuis des décennies, l’Ordre hongrois de Malte insiste sur la nécessité de fournir une assistance au niveau local et en étroite collaboration avec la population locale et les personnes dans le besoin. D’une manière que les personnes dans le besoin jugent la meilleure. Nous ne pouvons pas leur imposer des modèles appliqués dans le Nord global qui sont incompatibles avec leurs besoins. C’est pourquoi nous pensons que l’aide doit être apportée localement: avant tout, elle doit être apportée là où se trouvent les problèmes, là où ils se posent. Nous proposons les principes et procédures professionnels que nous connaissons et nous aidons à les mettre en œuvre localement, si c’est ce que souhaitent nos partenaires locaux, qui connaissent le mieux les besoins de leur propre région. Par exemple, nous avons construit des conduites d’eau et des installations sanitaires dans des bidonvilles d’Afrique de l’Est et mis en œuvre des programmes de rapatriement en Syrie et en Afrique pour aider les réfugiés et les personnes déplacées à rentrer chez eux.

En ce qui concerne la réinstallation des réfugiés, sujet qui retient moins l’attention que les services de soins d’urgence, quelle importance accordez-vous aux solutions à long terme aux mouvements massifs de personnes auxquels nous assistons aujourd’hui ?

Le service caritatif hongrois de l’Ordre de Malte s’efforce d’établir des partenariats: il ne fournit une assistance qu’en réponse à des demandes issues d’une étroite coopération. Dans ce cadre, nous avons travaillé avec l’Église grecque catholique melkite pour aider près de 200 familles syriennes déplacées à l’intérieur du pays à retourner à Homs. Et à la demande des évêques locaux, nous avons également aidé les réfugiés des bidonvilles urbains d’Afrique à retourner dans leurs foyers ruraux. Ce sont des programmes qui permettent aux déplacés internes de prendre un nouveau départ. Non seulement nous intervenons et inversons la spirale de la pauvreté, mais nous avons également un impact immédiat sur la réduction de la migration, permettant à ces familles de rester chez elles et de créer des conditions décentes qui leur donnent une chance réaliste de prendre un nouveau départ. Le récit dominant contrôlé par les médias et la politique a tendance à nous faire oublier que tout le monde ne veut pas quitter son pays. Il suffit de penser à la difficulté de laisser derrière soi sa patrie, ses parents, ses souvenirs, les tombes de ses proches: tout le monde n’a pas vraiment envie de le faire. Pour éviter que quelqu’un n’ait à le faire, nous avons des programmes qui aident les gens à rester dans leur propre pays. Et je considère que ces initiatives sont fondamentalement réussies.

Cependant, pour revenir à la question du travail d’aide en Ukraine, nous pouvons dire que l’intensité de l’aide a changé. Au début, la priorité était d’aider les personnes qui fuyaient le pays, mais maintenant notre travail s’oriente vers une assistance plus permanente. Un pourcentage important des personnes qui arrivent en Hongrie attendent que la paix revienne dans leur pays. Mais la paix étant peu probable à court terme, un nombre important de réfugiés veulent continuer à vivre ici. La question est de savoir pour combien de temps. En ce qui les concerne, nous devons les aider à établir un mode de vie.

Que signifie la guerre actuelle en Europe d’un point de vue humanitaire ?

Les guerres sont la réalité la plus terrible dans le système de coexistence entre les nations. Il me semble donc important de souligner que nous ne devons pas permettre à la guerre, à n’importe quelle guerre, de devenir une partie inextricable de nos vies et de nos pensées. Et il ne s’agit pas d’une simple sentimentalité naïve. Chacun, dans tous les domaines, doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter les conflits et œuvrer ensemble à une coexistence pacifique. Chacun doit faire sa part, en fonction de sa capacité d’action. Nous pouvons croire sans risque que des conflits durables pourraient être évités si les journalistes, les hommes politiques, les commerçants et les enseignants redoublaient d’efforts pour œuvrer à une coexistence plus inclusive dans toutes les situations – pour œuvrer à la valorisation de tous les individus, indépendamment de leur lieu de naissance ou de leur lieu de vie dans le monde, par opposition aux nombreuses formes contemporaines d’exclusion et de négligence d’autrui.

Comment pensez-vous que la visite du Pape François en Hongrie vous aidera dans vos efforts locaux ?

Pour moi, le Pape François représente l’espérance d’une coexistence pacifique, d’un monde plus inclusif. Je suis convaincu que sa visite est une source d’inspiration qui peut nous inciter à redoubler d’efforts pour rechercher la possibilité d’une coexistence non violente. Nous vivons une époque de guerre. Ici en Europe et dans le monde entier, les conflits humains déchirent les sociétés. Dans une telle réalité, la visite du Pape est un symbole de paix. Je vois toujours les conflits humains comme une blessure sur le corps de la société qui fait mal à tous les membres de la communauté humaine. Je regarde les conflits comme je regarde un membre de la famille malade: si quelqu’un de la famille est malade, cela affecte psychologiquement tous les autres membres de la famille. C’est cette unité, cette attention bienveillante de la «maison du père», comme le dit Sa Sainteté dans Fratelli tutti, que le Pape apporte à la Hongrie et à cette partie de l’Europe.

Vous êtes sur le point de publier un livre sur la pastorale du Pape François en faveur des réfugiés et des migrants. Quelle en sera la teneur ?

À l’occasion du dixième anniversaire de l’élection du Pape François, j’ai préparé une analyse approfondie de ses discours sur la Journée mondiale du migrant et du réfugié et sur la politique migratoire du Saint-Siège. Les mots ont été analysés un par un, et les connexions, divergences, liens et sources ont été passés au crible. Dans l’analyse, nous avons clairement montré quelles idées du Pape François peuvent être considérées comme indépendantes et quels éléments sont basés sur l’enseignement de ses prédécesseurs et de l’Église. La continuité est étroite et cohérente. C’est pourquoi je crois que le Pape François n’est ni libéral ni conservateur, mais radicalement chrétien!
Vous êtes également diplomate pour l’Ordre souverain de Malte en Jordanie, où vous coordonnez l’aide aux réfugiés. Du côté hongrois, vous travaillez activement en Syrie, ainsi qu’en Afrique sub-saharienne.

Pourriez-vous décrire brièvement ce travail et ce que vous vivez ?

La Jordanie est un lieu important en Terre sainte. Ce n’est pas un hasard si les Papes ont souvent commencé leurs voyages apostoliques en Terre sainte par Amman. Pays merveilleux, la Jordanie est une région très importante pour l’Ordre souverain de Malte. Bordant la Syrie au nord, c’est l’un des pays les plus touchés par la crise syrienne, avec le deuxième taux de réfugiés par habitant le plus élevé au monde. Il y a encore près d’un million de personnes dans les camps de réfugiés du nord qui ont besoin de toute l’aide possible. L’Ordre de Malte est très actif au Moyen-Orient et sa présence est indispensable au Liban. Il en va de même pour l’Afrique subsaharienne. Le réseau diplomatique de l’Ordre de Malte œuvre au quotidien pour mettre en pratique la solidarité chrétienne dans la vie de tous les jours.


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