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Mort annoncée du paternalisme humanitaire

Article paru sur le site du journal Le Temps le 26/05/2019 par Tony Burgener, Directeur de la Chaîne du Bonheur

OPINION. Selon le directeur de la Chaîne du Bonheur, Tony Burgener les grandes ONG doivent donner la priorité de choix et d’action aux organisations locales.

L’humanitaire évolue. Différentes tendances se dessinent. Lors de mon dernier voyage dans les camps de Rohingyas au Bangladesh, j’ai été frappé par trois phénomènes qui, ensemble, constituent un nouveau triptyque de l’humanitaire: localisation – participation – information. La localisation, qui vise à donner la priorité de choix et d’action aux organisations locales, devient peu à peu une réalité. Les ONG nationales se déploient parallèlement aux représentants du système onusien et des grandes organisations internationales.

Le Bangladesh compte un nombre important d’ONG actives depuis les premiers jours dans les camps qui abritent près d’un million de réfugiés rohingyas. Ces ONG respectent les critères de qualité internationaux. Elles travaillent de concert avec des organisations internationales, ou suisses, comme les ONG partenaires de la Chaîne du Bonheur. Ce modèle inversé, qui voit les organisations internationales venir en appui dans des domaines identifiés par leurs partenaires locaux, représente l’avenir de l’action humanitaire. Il remplace le système archaïque des humanitaires du Nord, qui avaient pris l’habitude d’imposer leur mode opératoire coûteux, avec de nombreux expatriés éloignés des réalités du contexte. Le paternalisme devrait ainsi être rayé de la carte.

L’exemple des Rohingyas

Les organisations partenaires de la Chaîne du Bonheur font partie de ceux qui ont compris la nécessité de faire évoluer les systèmes. Elles soutiennent l’établissement d’un dialogue égalitaire et accompagnent le développement des opérations humanitaires désormais dans les mains des acteurs locaux. C’est leur manière d’apporter une valeur ajoutée au profit des populations affectées. Dans les camps de Rohingyas, j’ai pu m’entretenir avec l’un des groupes d’intérêt qui se sont formés spontanément, en l’occurrence un groupe de femmes revendiquant justice et reconnaissance de leurs droits. Au sein de la société très traditionnelle des Rohingyas, les femmes commencent à se faire entendre sur les sévices qu’elles ont subis au Myanmar, aussi bien de la part des oppresseurs que de leurs propres conjoints. Dans les camps du Bangladesh, un environnement paradoxalement plus ouvert, elles parviennent à aborder les questions les plus difficiles.

Ce modèle inversé, qui voit les organisations internationales venir en appui dans des domaines identifiés par leurs partenaires locaux, représente l’avenir de l’action humanitaire

Pour donner un écho plus large à leurs démarches, les groupes d’intérêt s’appuient sur les ONG locales ou internationales. Grâce à cette participation circulaire, l’approche de la localisation prend tout son sens. Le soutien de la population suisse permet à de telles initiatives de se développer à travers les projets conduits par des ONG partenaires de la Chaîne du Bonheur. Autre secteur clé de l’action humanitaire localisée: l’information. Dans un camp de réfugiés où l’utilisation des téléphones mobiles et d’internet, voire l’écoute de la radio, est interdite, le défi est piquant.

Approche en triptyque

Pour la première fois, la Chaîne du Bonheur soutient un projet de la Fondation Hirondelle dans un contexte humanitaire. Devant l’impossibilité de diffuser ses programmes sur les ondes, l’ONG spécialisée dans l’information radiophonique mise sur le narrowcasting, soit l’écoute des émissions à travers enregistreurs et haut-parleurs. Une ONG locale et les membres de la communauté des Rohingyas prennent en main la production et la diffusion des sujets choisis ensemble, sélectionnent les éléments les plus aptes à répondre aux préoccupations d’utilité publique, comme l’information sur des mesures de prévention en vue d’un cyclone. Les groupes d’auditeurs nourrissent les débats sur des thématiques telles que la violence conjugale, les mariages précoces ou le trafic de personnes, ce qui satisfait à un besoin accru d’affronter des sujets longtemps considérés comme tabous.

Cette approche en triptyque (que les mathématiciens baptiseraient volontiers «trinôme») – localisation, participation, information – appuie la démonstration selon laquelle, in fine, ce sont les populations affectées par les crises qui ont le droit de revendiquer que les dons récoltés en leur nom soient utilisés le plus efficacement possible. Il est temps que leurs demandes soient sérieusement prises en compte par tous les acteurs humanitaires.


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