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La lutte contre la pauvreté, un défi d’abord africain

Article publié sur le site du journal Le Monde le 23/08/2019 par Laurence Caramel

Sur les premières photos envoyées de Tokyo, Gerald Manzu pose devant de majestueux cerisiers en fleurs et une assiette de riz qu’il mange en souriant avec des baguettes. Il a quitté Juba, la capitale du Soudan du Sud, il y a quelques semaines seulement et semble découvrir sa nouvelle vie avec autant de gourmandise qu’il avait mis d’efforts à décrocher sa bourse d’étude, offerte par le gouvernement nippon, pour devenir ingénieur en informatique.

Ses cours intensifs de japonais lui permettent déjà « d’acheter des produits sur le marché et de commander [son] repas au restaurant ». Même ce printemps si froid qui « menace chaque jour de [le] rendre malade » ne parvient pas à entamer sa joie. Avec l’assurance et la candeur de sa jeunesse, l’ex-lecteur de l’université de Juba n’a jamais prêté beaucoup d’attention aux sombres statistiques qui décrivent l’état du continent et a fortiori de son pays, dernier-né des Etats de la planète sitôt englouti par la guerre. Elles lui auraient laissé peu de chances. Et certainement pas celle de se retrouver sur les mêmes bancs que des étudiants de la troisième puissance économique mondiale.

40 % des habitants vivent sous le seuil de l’extrême pauvreté

Alors que le G7 sous présidence française, convoqué à Biarritz du samedi 24 au lundi 26 août, doit consacrer une large séquence au développement de l’Afrique, le bilan dressé à longueur de rapports sur la situation du continent reste bloqué sur les retards qu’il ne parvient pas à résorber. Un chiffre suffit souvent à les résumer : 40 % de la population, soit plus de 400 millions de personnes, vit encore en dessous du seuil de l’extrême pauvreté, fixé à 1,90 dollar par jour (1,70 euro) selon les critères internationaux. Des progrès ont été réalisés, mais à un rythme bien plus lent que dans les autres régions en développement, en particulier l’Asie.

Les flamboyantes années de croissance portées à partir des années 2000 par les cours élevés des matières premières ont peu contribué à améliorer le quotidien des plus démunis. « L’extrême pauvreté devient un problème essentiellement africain », résumait la Banque mondiale dans un rapport publié en 2018. L’Afrique subsaharienne concentrait un quart de l’extrême pauvreté en 1990, la moitié en 2015. Sans changement profond et dans un contexte de forte croissance démographique, ce chiffre atteindra, selon la Banque mondiale, 90 % en 2030. Soit l’année que se sont fixée les pays signataires des Objectifs de développement durable pour éliminer l’extrême pauvreté… Le continent apparaît d’ores et déjà disqualifié.

Pourquoi certains pays semblent-ils condamnés à l’échec ?

Dans un ouvrage paru en 2007 et qui avait fait grand bruit, The Bottom Billion (« le milliard des laissés-pour-compte »), Paul Collier, professeur d’économie à l’université d’Oxford, avançait quatre raisons : la répétition des conflits, la fameuse malédiction des matières premières, l’enclavement au milieu de voisins nuisibles et la mauvaise gouvernance, d’autant plus pénalisante dans de petites économies. Pour conjurer ce funeste destin, il appelait à une concentration massive de l’aide internationale sur ces pays décrocheurs, recommandait des interventions armées pour mettre un terme aux conflits et l’octroi de préférences commerciales plus généreuses…

La majorité des pays de la région cochent une ou plusieurs cases de ces quatre « pièges » décrits par Paul Collier. Pour autant, certains sont parvenus à croître et à se transformer. L’Ethiopie ou le Rwanda en sont des exemples. Mais l’expérience des vingt dernières années a aussi montré que cette croissance seule ne suffisait pas à améliorer le quotidien du plus grand nombre si elle n’était pas partagée. Peu de statistiques existent ou sont assez fiables pour décrire l’étendue de ces inégalités que les politiques de développement préconisées par les institutions internationales entendent désormais cibler pour faire reculer la pauvreté.

Une dépendance persistante à l’égard des pays donateurs

Le Botswana, un pays parmi les plus inégalitaires du monde, est pourtant régulièrement montré en exemple pour la façon dont il a su gérer sa rente diamantifère. Il fait partie des quelques Etats africains à avoir mis en place des filets sociaux couvrant une proportion importante de ses habitants, notamment à travers un système d’assurance vieillesse. Le taux d’extrême pauvreté, de 16 %, a été réduit de moitié en vingt ans. Mais le plus souvent, les initiatives de transferts monétaires, financées et pilotées par des bailleurs de fonds étrangers, demeurent à trop petite échelle pour changer la donne. Quand elles ne sont pas simplement perçues par les élites au pouvoir comme une nouvelle lubie des donateurs et de l’assistanat mal placé.

« Faute de système fiscal capable de lever assez d’argent, il n’y a pas eu en Afrique de politique de redistribution ou de protection sociale comme il en existe en Amérique latine ou en Asie », rappelle François Bourguignon, professeur émérite à l’Ecole d’économie de Paris et ancien économiste en chef de la Banque mondiale.

Dans son rapport consacré aux inégalités dans les pays du Sahel publié en juillet, l’ONG Oxfam déplorait aussi le manque à gagner que constituent, pour les Etats, les exonérations fiscales accordées aux entreprises – le plus souvent étrangères – du secteur extractif. Au Mali, ces exemptions représentent 11 % du budget, soit 3,5 fois le budget de l’éducation. Au Niger, les recettes tirées de la production d’uranium, dont le pays est le quatrième producteur mondial, « ne contribuent qu’à hauteur de 4 % à 6 % du budget national, pendant que l’aide au développement en représente près de 40 % », détaillait l’ONG. Avec pour corollaire une dépendance persistante à l’égard de pays donateurs toujours prompts à beaucoup promettre.

Depuis que des dirigeants africains ont été invités à prendre part au G8 de Gênes, en 2001, combien de fois leur a-t-il été annoncé que les pays les plus riches de la planète se mettraient en règle avec l’engagement, vieux de plus de 40 ans, de consacrer 0,7 % de leur richesse nationale à la solidarité envers les plus pauvres ? Le seuil des 0,3 % est à peine franchi. En 2018, l’aide publique bilatérale accordée par les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à l’Afrique a baissé de 4 %, pour atteindre 29,7 milliards de dollars. « Moins d’aide va aux pays les moins avancés et aux pays africains, où elle est le plus nécessaire. C’est inquiétant », avait commenté Susanna Moorehead, la présidente du Comité d’aide au développement de l’OCDE, en annonçant les chiffres.

« L’écho médiatique donné à des réunions comme le G7 laisse penser que l’Afrique est sous perfusion. Ce qui est parfaitement faux. L’argent que la diaspora africaine envoie sur le continent est bien supérieur à l’aide. Ce sont d’abord les Africains qui aident les Africains », corrige l’économiste sénégalais Felwine Sarr. S’il existe une « fatigue de l’aide » que mettent souvent en avant les donateurs pour justifier le niveau de leurs engagements, elle est aussi partagée par certains récipiendaires, lassés des prescriptions rédigées dans les capitales occidentales. Le président ghanéen, Nana Akufo-Addo, porte ce flambeau parmi ses pairs du continent.

Une bataille planétaire pour éradiquer la grande misère

« Il est temps que les Africains prennent leur destin en main, retrouvent confiance en eux et refusent d’être considérés comme la dernière frontière obscure de l’humanité. Qui mieux que nous savons ce dont nous avons besoin ? », poursuit Felwine Sarr.

Parce que cette bataille planétaire pour éradiquer la grande misère se joue d’abord sur le continent, Le Monde Afrique est allé explorer les efforts mis en œuvre par les gouvernements, la société civile, les ONG ou le secteur privé. Du Cap-Vert, où le développement du tourisme a permis de créer des emplois, à l’Afrique du Sud, qui a mis en place des programmes de relogement à destination des plus pauvres, en passant par le Sénégal, où les nouvelles technologies modernisent le système des tontines. Mais encore au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Cameroun, en Ethiopie, au Mali…

Le mouvement est en marche. La jeunesse, inventive, ouverte sur le monde, n’entend pas se laisser voler son avenir. Hier à Juba, aujourd’hui à Tokyo, Gérald Manzu imagine déjà le jour où il rentrera chez lui retrouver les siens et où il recommencera, après sa journée de travail, à aider les enfants à faire leurs devoirs. Désormais auréolé d’une réussite que tous envieront, mais qu’il voit avant tout comme un beau message d’espoir.


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