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Jean-François Colosimo : «L’Église russe ne peut envisager de perdre le berceau de sa foi»

Article paru sur le site du journal Le Figaro le 14/09/2018 par Jean-Marie Guénois 

Alors que le patriarcat de Moscou vient de couper toute relation avec celui de Constantinople, Jean-François Colosimo, président de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris, livre son analyse.

Jean-François Colosimo est en France l’un des experts les plus avisés du monde de l’orthodoxie. Il est président de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris, qui joue un rôle intellectuel et spirituel bien au-delà des frontières françaises.

LE FIGARO.- Les patriarches de Constantinople et de Moscou sont au bord du schisme: la question ukrainienne est-elle seule en cause?

Jean-François COLOSIMO.-L’Ukraine est le détonateur d’un conflit de pouvoir qui remonte au XVIIIe siècle. L’orthodoxie est alors l’otage de deux Empires ennemis, l’ottoman et le russe. L’État tsariste instrumentalise l’Église au service de son expansionnisme. L’Union soviétique récupère cette politique à son profit. Le Kremlin, sous Poutine, la reprend à son compte. Moscou, la «troisième Rome», n’aura ainsi cessé d’affaiblir Constantinople, la «seconde Rome», à qui revient la primauté, en opposant la force et le nombre à l’ordre et au droit. En refusant de se rendre au Grand Concile de juin 2016, attendu depuis un siècle, Cyrille, patriarche de Moscou, a adressé à Bartholomée, patriarche de Constantinople, la formule de Staline au pape: «Combien de divisions?» Tragique erreur, car, dans la sphère spirituelle, le symbolique l’emporte sur le matériel. Il en paye le prix aujourd’hui: si le patriarcat de Moscou estime peser la moitié du monde orthodoxe, l’Ukraine concentre la moitié de ses ressources, en termes de forces pastorales. Sans elle, il rentre dans le rang.

Qui exagère dans cette crise: Moscou ou Constantinople? Ou les deux, qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas en Ukraine?

Le conflit de juridiction est réel mais dissymétrique. Moscou se revendique de l’histoire pour perpétuer un lien de dépendance que les Ukrainiens refusent dorénavant en grande majorité, y compris une partie notable des orthodoxes. L’affaire cause un hiatus profond entre Cyrille et Poutine, jusque-là alliés, mais aux obligations et aux stratégies désormais divergentes, l’Église russe ne pouvant envisager de perdre le berceau de sa foi. Constantinople argue du droit canon: en tant qu’Eglise-mère, évangélisatrice de la Kiev médiévale, elle n’a jamais concédé formellement ce territoire au patriarcat de Moscou qui lui doit par ailleurs son existence et, en répondant aux aspirations du peuple ukrainien, elle déclare accomplir sa fonction d’arbitrage. La politique a également sa part dans cette zone tampon où se confrontent l’Est et l’Ouest, le patriarcat œcuménique (de Constantinople, NDLR) étant traditionnellement proche de Washington via l’influent lobby grec qui existe en Amérique. Mais cela, c’est l’écume. Une partie plus essentielle se joue derrière les discours souvent artificiels et surannés.

Quel est l’enjeu, en définitive?

L’enjeu ultime, c’est la coïncidence de l’orthodoxie avec l’Évangile. Le nationalisme politico-religieux a ravagé le monde orthodoxe à partir des révolutions du XIXe siècle et porté une grave atteinte à l’unité de l’Église. Prophétiquement, le patriarcat de Constantinople a condamné en 1872 cette confusion comme une forme moderne de l’hérésie. C’est à nouveau de manière prophétique que le patriarche Bartholomée tend aux orthodoxes un miroir qui fait fi de leur habituelle cécité ou hypocrisie sur leurs manquements et faiblesses. Certes, le Trône œcuménique ne va pas sans critiques quant à ses propres embarras et a des réformes à accomplir. Certes, son intervention sur la question d’Ukraine risque paradoxalement de renforcer un chauvinisme inadmissible, voire de susciter un schisme indésirable. Mais le fait est là: le primat de l’orthodoxie a préféré la crise, qui est un moment de vérité, à l’inertie. Il a clairement dit non à l’hégémonie d’une hiérarchie russe qui, par ses errances idéologiques, trahit jusqu’au renouveau intellectuel et à l’holocauste martyr de l’Église de Russie au XXe siècle.

Le schisme est-il évitable?

La crise similaire d’Estonie a débouché, en 1998, sur une rupture de communion qui a été résolue de la pire des façons, à savoir la coexistence de deux épiscopats, l’un moscovite et l’autre constantinopolitain. L’orthodoxie doit retrouver un exercice de la primauté qui soit conforme à son principe de communion, c’est-à-dire au service de tous, mais qui soit aussi capable de relever les défis du monde actuel. C’est en ce sens que la crise ne pourra être surmontée que par un sursaut théologique. Paris, avec l’Institut Saint-Serge, doit en être l’un des lieux.


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