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«Franchir le désert est dix fois plus dangereux que traverser la Méditerranée»

Article paru sur le site du journal Le Temps le 29/04/2018 par Mathieu Galtier et Bani Walid

Agenouillé dans un coin de la cour, un homme joue avec sa chemise verte ample pour éviter que le tissu ne touche la peau nécrosée de son dos. A l’autre bout, un autre convalescent profite du soleil, qui se reflète sur les fixations métalliques sortant de sa jambe gauche. Aminata, elle, préfère rester à l’écart et passer la journée dans sa chambre. Ces trois destins se sont brisés sur la route de l’exode vers l’Europe, et plus précisément lors de la traversée du Sahara libyen. Par chance, ils ont pu trouver un peu de réconfort dans le centre de soin et de repos installé dans la ville de Bani Walid, à 180 kilomètres au sud-est de Tripoli.

Ce havre, soutenu par l’association locale As-Salam, n’est pourtant pas la panacée: les murs sont de simples moellons, les pièces donnent sur une cour poussiéreuse, l’absence de ventilation rend l’odeur de nourriture et de chairs malades difficilement supportable, sauf pour les mouches. Mais ici, les migrants peuvent se faire soigner, profiter d’un moment de répit avant de repartir vers les plages qui font face à l’Europe.

L’extorsion, trafic parallèle

«En arrivant dans le sud de la Libye, notre groupe, de sept femmes et trois enfants, a été vendu par notre passeur à d’autres trafiquants. Nous nous sommes retrouvés dans une prison où nous étions constamment frappés avec des morceaux de fer ou de bois. On nous empêchait de nous doucher. On ne mangeait qu’un pain par jour», chuchote Aminata, une jeune femme de 25 ans qui n’a dû sa libération qu’à son petit frère de 16 ans resté au pays et qui est parvenu à réunir les 500 000 francs CFA (environ 900 francs suisses) exigés par les ravisseurs. Aminata a été victime d’un trafic qui fleurit en parallèle de celui des passeurs: celui de l’extorsion.

Des groupes armés rachètent des migrants aux passeurs ou attaquent les convois de ces derniers quand ils pénètrent dans le désert. Ils filment les sévices infligés à leurs prisonniers pour exiger une rançon aux familles, puis les relâchent dans la nature une fois l’argent en main. Aminata a subi ces traitements pendant trois mois. Dans un rapport publié en avril, le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) s’alarme de ces demandes de rançons violentes qui deviennent la première source de revenu des passeurs.

Les résidents atterrissent au refuge parce qu’ils ont été victimes d’un accident de la route lors de la traversée du désert, parce qu’ils ont souffert de torture durant leur détention chez les trafiquants ou encore parce qu’ils ont été abandonnés par ces derniers les jugeant trop faibles physiquement, ou sans ressource financière. «Franchir le désert est dix fois plus dangereux que traverser la Méditerranée», affirme Amin Awad, directeur du HCR pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Les Erythréens visés

Souvent, les voyageurs, errant à proximité de Bani Walid où se situent plusieurs dizaines de caches de passeurs, sont retrouvés par la population bédouine locale. Ces derniers les emmènent alors dans cet asile gardé par Hussein Kheir, surnommé «Papa». Adoum Allazom et cinq autres concitoyens erythréens ont, eux, passé sept mois dans des geôles à proximité de Bani Walid.

Au courant de la situation politique en Erythrée, les bandes armées savent que les ressortissants de ce pays ont de bonnes chances d’obtenir le statut de réfugié une fois arrivés en Europe, ils n’hésitent donc pas à demander de fortes sommes en échange de leur libération: 1000 dollars par tête dans le cas d’Adoum et de ses amis. Une somme qui s’ajoute aux 6000 dollars déjà dépensés pour arriver jusqu’au bateau. «On était dans la mer depuis trois heures quand des pirates nous ont récupérés. Ils nous ont ramenés sur les côtes libyennes où un autre groupe nous a emmenés dans une prison de la région. On a été relâchés au milieu de nulle part quand nos familles ont payé, jusqu’à ce que des gens nous déposent ici», raconte celui qui est devenu, par la force des choses, le chef de groupe.

Le seul endroit à proposer de l’aide

Depuis 2017, 700 Africains ont été soignés ici et 2500 y ont transité. «Nous intervenons auprès de l’association As-Salam pour prendre en charge les soins d’urgence et transmettre les cas les plus graves aux hôpitaux des grandes villes», explique Christophe Biteau, chargé de mission à Médecins sans frontières France en Libye. Pour lui, si le lieu ne remplit pas les critères minimaux d’hygiène, il a le mérite d’être le seul à proposer une telle aide.

L’adresse s’échange parmi les voyageurs comme un lieu sûr pour se reposer une nuit ou alors rester plusieurs semaines en travaillant comme journalier afin de gagner de quoi continuer le périple. Les autorités de Bani Walid reconnaissent le gouvernement d’union nationale installée à Tripoli et soutenu par l’ONU, mais la ville demeure un bastion kadhafiste. Les responsables locaux refusent que Tripoli vienne installer un camp de rétention pour migrants sur leur territoire. La plupart des passeurs sont d’ailleurs des jeunes originaires de la ville qui y voient un moyen rapide de gagner beaucoup d’argent. Des cellules du groupe Etat islamique sont également présentes aux alentours. Les agences de l’ONU, elles, ne peuvent travailler dans cette région. Trop dangereux.


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