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En Syrie, la France a-t-elle eu tout faux?

Article paru sur le site Slate le 29/01/2020 par Ariane Bonzon

Retour sur dix années de diplomatie impuissante avec l’ancien ambassadeur français en Syrie, Michel Duclos.

Retrait des troupes américaines d’une partie du nord syrien, lâchage partiel de nos alliés kurdes autonomistes (YPG) contre Daech, intervention militaire turque et enfin bombardement d’Idleb par l’armée syrienne soutenue par l’aviation russe causant une nouvelle catastrophe humanitaire: en 2019, les Occidentaux, France comprise, ont bien perdu la guerre.

Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là? Avons-nous eu tout faux en Syrie? Ancien ambassadeur à Damas, Michel Duclos a été étroitement associé à la politique menée sous les mandats des présidents Chirac et Sarkozy; il est resté par la suite une voix écoutée sur ce dossier. C’est à deux pas du palais de l’Élysée, au restaurant Le Berkeley, où nous avons rendez-vous, que j’entreprends de dérouler avec lui le fil infernal et dantesque de cette «longue nuit syrienne» à laquelle il a consacré un livre éponyme.

Pour Michel Duclos, tout commence en 2006. «Vous allez nous représenter auprès d’un régime de tueurs et d’assassins. […] [Pourtant] votre mission est de commencer à renouer les fils», lui déclare le président Chirac dont l’ami, l’ex-Premier ministre Rafik Hariri, a été assassiné probablement sur ordre de Damas l’année précédente.

C’est le premier poste d’ambassadeur bilatéral de Michel Duclos. Il a suivi de près les affaires libanaises et syriennes au cours des années précédentes depuis son poste de numéro 2 à la mission de la France aux Nations unies à New York. Il ne connaît pas le pays mais peut compter, parmi ses collaborateurs, sur l’un des meilleurs experts de la Syrie, de sa société comme de son régime: Wladimir Glasman, en service depuis des années à Damas, qui sera une sorte de mentor, comme il l’avait été pour d’autres diplomates.

Bachar el-Assad à Paris

Succédant à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, installé à l’Élysée en 2007, inscrit la relance de la relation Paris-Damas à l’agenda diplomatique de la France. Les premières tentatives de reprise du dialogue au cours de 2007 se soldent toutefois par plusieurs échecs. Une possible ouverture se dessine cependant à la suite d’un accord, en mai 2008, sur la désignation d’un nouveau président libanais, le général Sleiman.

Michel Duclos, qui a participé à toutes les tractations avec le numéro 1 syrien aux côtés des émissaires du président Sarkozy, Claude Guéant et Jean-David Levitte, va contribuer à la venue, contestée par les uns, saluée par les autres de Bachar el-Assad à Paris, le 14 juillet 2008. «Un pari qui pouvait se justifier à l’époque», estime aujourd’hui l’ancien ambassadeur.

Durant ses trois années damascènes, ce dernier a longuement pu parcourir le pays, fréquenter les arcanes du pouvoir et étudier le premier personnage de l’État syrien. Son épouse, de son côté, garde en mémoire «la nuée de courtisans qui, à peine le rideau tombé sur la scène de l’Opéra de Damas, se ruaient pour entourer et assurer Bachar el-Assad de leur “amour”». À ce propos, l’écrivaine Isabelle Hausser a publié un roman entre conte initiatique et fable politique, Les Couleurs du sultan (Buchet/Chastel, 2014), pour décrire la réaction de Bachar el-Assad aux débuts de la révolution.

«Assad est loin d’être une marionnette, indique Michel Duclos, il croit à son étoile, il est prêt à tout pour garder son pouvoir, selon les méthodes de terreur héritées de son père; même entièrement dépendant du soutien des Russes et des Iraniens, il cherchera à tirer son épingle du jeu. Il ne faut pas sous-estimer son intelligence ni sa capacité de résilience –même s’il paraît à nouveau en ce début de 2020 traverser une passe très difficile.»

«La faute des Occidentaux est d’avoir laissé faire»

En 2011, lorsque débute la révolution syrienne, Michel Duclos est de retour en France. Il se trouve alors en poste non plus au Quai d’Orsay mais place Beauvau, conseiller diplomatique du ministre de l’Intérieur.

«J’avais acquis la conviction qu’il ne fallait pas attendre de réformes de la part de ce régime. Je pensais aussi que la récente “réconciliation” entre la France et la Syrie ne durerait pas plus que les précédentes, sous Mitterrand ou sous Chirac. Comme d’autres collègues, j’avais pu mesurer à Damas l’inéluctabilité de révoltes populaires en Syrie, du fait de l’écart de richesses, de la paupérisation d’une grande partie de la population, de l’étalage de la corruption. Je n’ai pas été vraiment surpris par le soulèvement. Les fondamentaux étaient connus: affairisme, toute-puissance des Moukharabarat [services de renseignement], dépendance à l’égard de l’Iran.»

Très vite, à l’été 2012, «Assad apparaît faible, on se dit que ce n’est plus possible, qu’il va tomber». L’armée loyaliste, d’ailleurs décimée, est obligée de se replier sur les principales villes. Cependant, les zones libérées par l’opposition font l’objet de bombardements systématiques, démoralisant les populations et rendant difficile l’organisation d’un contre-pouvoir. «La première faute des Occidentaux est d’avoir laissé faire ces bombardements, de surcroît injustifiables au regard du droit international.»

Dès 2012, Michel Duclos a le sentiment que «sans frappes occidentales sur au moins certaines installations militaires du régime, il sera impossible de l’arrêter dans sa stratégie de répressions. À cette époque, la solidarité du clan alaouite autour d’Assad n’est pas encore cimentée par le bain de sang généralisé».

Hollande prêt à frapper

Vient l’été 2013, Assad franchit la ligne rouge de l’utilisation de l’arme chimique. L’«occasion évidente de redresser les choses». Il fallait frapper, selon Michel Duclos, même sans autorisation du Conseil de sécurité et donc dans des conditions contestables du point de vue du droit international, car c’était le seul moyen de faire respecter la norme du non-usage de l’arme chimique. François Hollande y est prêt mais Barack Obama fait marche arrière.

«Tirer quelques pélots [obus] sur des cibles bien calculées, des centres de commandement par exemple, était la seule façon d’impressionner pas tant Bachar que son entourage. On se serait donné une chance d’autant que l’aviation syrienne se résumait à six coucous et dix hélicoptères. Mais le président américain a reculé: la meilleure explication que l’on puisse donner de son refus de l’option militaire est qu’il a considéré qu’une fois celle-ci enclenchée, il serait difficile de ne pas continuer; de premières frappes en auraient appelé d’autres.»

La dérobade de notre allié américain contribue puissamment, explique Michel Duclos, à la confessionnalisation du conflit. Le Hezbollah, chiite, était apparu en pleine lumière quatre mois plus tôt à la bataille de Qousseir. Aux yeux des rebelles, le conflit prend le visage d’une bataille sunnites-chiites. Un boulevard s’ouvre à Daech au nord de la Syrie. «“Les Occidentaux ne sont pas à nos côtés, les djihadistes islamistes avaient donc raison, alors on les rejoint”, voilà ce que se disent les forces d’opposition qui se tournent vers le camp le plus radical.»

L’ancien ambassadeur observe que la Russie attendra deux ans pour intervenir en Syrie, en 2015, le temps de réaliser que l’Occident a bien jeté l’éponge et alors que le régime d’Assad est de nouveau au plus bas.

Une série d’erreurs tactiques

Octobre 2019 marque un tournant décisif lorsque le président Trump annonce le retrait de ses troupes, alliées aux Forces démocratiques syriennes (FDS) dont les Unités combattantes kurdes (YPG) assurent la majeure partie des postes de commandement contre Daech. Un feu vert au président Erdoğan qui envoie son armée dans le nord de la Syrie, pour la troisième fois. Objectif: saper les fondements territoriaux de l’autonomie kurde.

Il y obtient de Vladimir Poutine une bande d’une centaine de kilomètres de long et de 30 kilomètres de profondeur à sa frontière afin d’y renvoyer, dit-il, une partie des réfugiés syriens en Turquie. «Depuis le début, Recep Tayyip Erdoğan a demandé l’instauration d’une no fly zone, où les réfugiés auraient pu s’installer, nous avons eu tort de ne pas l’écouter, croit Michel Duclos. Le président Hollande y était favorable, mais il a été très vite découragé par les militaires.»

Un mauvais calcul parmi tant d’autres pour la France durant toutes ces années? L’ancien ambassadeur, désormais conseiller géopolitique à l’Institut Montaigne, reconnaît des erreurs tactiques, mais se refuse à faire le procès des gouvernants français: «Leur marge de manœuvre était très limitée entre l’intransigeance du régime syrien, la volonté russe de ne pas coopérer, la réticence américaine à tout engagement et évidemment la grande difficulté du terrain. On ne pouvait pas faire grand-chose de plus, et puis Fabius et Hollande ont au moins sauvé l’honneur en s’abstenant de cautionner Assad.»

Des erreurs par «naïveté»

Ce n’est pas exactement ce que pense l’universitaire Fabrice Balanche. À ses yeux, Michel Duclos aurait commis –ainsi que le Quai d’Orsay de Laurent Fabius– de nombreuses erreurs d’analyse, par «naïveté»: «En nous expliquant en 2014 qu’il suffisait de mener une guerre de basse intensité pour affaiblir le régime syrien et l’obliger à négocier, ils ont surestimé la capacité de l’opposition à s’unir, sous-estimé le soutien de Bachar el-Assad dans la population alaouite, sous-estimé le djihadisme et ils n’ont pas vu venir la Russie et ses méthodes qui, il faut bien le reconnaître, fait fi des pertes collatérales!»

Michel Duclos hausse les épaules. Il juge que les responsables français ont joué avec les cartes dont ils disposaient et considère que derrière la critique de «naïveté», se tapit l’idée que Paris aurait dû comprendre qu’Assad allait gagner et qu’il fallait donc pactiser avec lui. «Est-ce vraiment le rôle de la France que d’être nécessairement du côté du plus fort? Et compte tenu du personnage, qu’est-ce que cela nous aurait rapporté?» interroge-t-il.

D’ailleurs, l’ancien ambassadeur à Damas ne limite pas sa réflexion au drame syrien, qu’il replace dans un contexte plus large. Car Michel Duclos estime que «le conflit syrien a joué un rôle de catalyseur dans la montée en puissance de la Russie», puis d’autres régimes qu’il qualifie de néo-autoritaires, tel celui d’Erdoğan, mais aussi des nationalo-populistes en Europe (Kaczyński, Orbán, Salvini) «qui ont bénéficié politiquement de la vague d’immigration et de terrorisme provoquée par l’affaire syrienne. Tout ceci se produit à un moment où le rapport des forces dans le monde s’est détérioré au détriment de l’Occident et où celui-ci est affaibli par une crise interne de la démocratie».

Les droits humains ne sont plus reconnus

Tout autant qu’une défaite occidentale, c’est une défaite de l’humanité qui s’est produite en Syrie, juge l’ancien diplomate: «Les droits de l’homme ne sont même plus un corpus international reconnu en tant que norme. Auparavant ceux qui ne les respectaient pas étaient critiqués et ils l’acceptaient. Depuis la guerre en Syrie, on dénonce à peine les bombardements [russes et syriens] sur les hôpitaux, même quand leurs coordonnées ont été communiquées par les Nations unies aux Russes!»

N’est-ce pas d’ailleurs chez nous certains milieux anti-droits-de-l’hommistes qui dénoncent la politique française anti-Poutine et ont bataillé pour qu’Emmanuel Macron renforce ses liens avec l’homme fort du Kremlin? Une ligne qui se heurterait, selon Fabrice Balanche, au fait que l’ancien ambassadeur en Syrie, et certains autres diplomates, vivent «toujours au temps de la chute de l’URSS et de l’hégémonie occidentale, comme toute une génération au Quai d’Orsay qui n’a pas vu venir le retour de la Russie outre les dynamiques de terrain en Syrie».

Poutant, Michel Duclos a servi à l’ambassade de France à Moscou de 1987 à 1991. Il a une longue pratique de la Russie. Et, comme conseiller spécial de l’Institut Montaigne, il a fait quatre visites à Moscou pour la seule année 2019. Il décrit dans La longue nuit syrienne, à partir de nombreuses conversations avec des collègues russes, ce qu’a été selon lui l’approche de Moscou: «Faire monter la confrontation avec les Occidentaux, soutenir Assad comme symbole de l’échec de leur politique de changement de régime, exploiter l’avantage acquis une fois qu’Obama avait reculé et que les Américains et les Européens étaient exclusivement occupés par la lutte contre Daech. Car, il ne faut pas l’oublier, les Russes sont intervenus pour rétablir le pouvoir d’Assad mais ce sont les Occidentaux qui ont soutenu l’essentiel de la guerre contre Daech.»

Selon mon interlocuteur du Berkeley, il convient de parler aux Russes bien entendu, sans pour autant se faire d’illusions sur la «génération Poutine». Il rappelle une réalité: sur le terrain syrien, la Russie n’était pas dans le même camp que nous. «Elle a gagné dans la guerre civile intra-syrienne? Très bien, à elle maintenant de gérer, estime-t-il. L’Union européenne commettrait une erreur en finançant la reconstruction de la Syrie, comme le souhaite Moscou, alors que toutes les conditions qui ont fait de ce pays un État failli sont toujours en place: la dictature, la terreur, la corruption, le sectarisme anti-sunnite, etc.»

Renouer avec Assad?

Qu’en est-il de l’autre critique majeure adressée au Quai d’Orsay: la «sous-estimation du péril djihadiste»? Dans Sortir du chaos (Gallimard, 2018), Gilles Kepel écrit que: «Les soutiens occidentaux [au soulèvement syrien] s’aveugleront volontairement sur sa dimension salafiste et djihadiste, qui ira croissant. Ils lui préféreront des métaphores transhistoriques vulgaires faisant notamment de “la Syrie notre guerre d’Espagne”. Pareille lecture, qui dominera l’interprétation de la rébellion tant à Washington sous la présidence de Barak Obama qu’à Paris sous celle de François Hollande, s’inscrit au cœur d’un débat plus vaste sur l’occultation des dynamiques de l’islamisme.»

Michel Duclos pense à peu près le contraire: «C’est justement parce qu’ils avaient peur des risques de dérive de la rébellion syrienne vers l’islamisme que les dirigeants occidentaux ont évité d’armer celle-ci autant que c’était possible. Ils n’ont pas voulu reproduire l’Afghanistan. Il est en outre frappant de constater qu’ils ne se sont décidés à recourir à la force pour de bon que face à une menace islamiste avérée, celle de Daech. Au fond, il est permis de dire que la hantise de l’islamisme a constitué leur seule boussole dans la terrible affaire syrienne, avec des résultats exactement inverses à ceux recherchés.»

On le voit, en France aussi, le drame syrien polarise analystes, politiques et diplomates. Les noms d’oiseaux fusent parfois. Tous ne sont pas l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, qui tout en ne partageant pas en général les vues de l’auteur de La longue nuit syrienne a qualifié son livre de «très utile, courageux, frappant et argumenté».

Dix années après que l’ancien ambassadeur eut quitté Damas, huit ans de guerre, des centaines de milliers de prisonniers, de réfugiés et de morts plus tard, alors qu’une guerre civile et une internationalisation du conflit ont succédé au soulèvement populaire, l’une des principales lignes de fracture concerne la question de savoir s’il ne faut pas renouer avec Assad. Michel Duclos ne le croit pas.

«D’abord pour une raison pragmatique: l’expérience que nous avons du personnage nous interdit de penser que l’on peut obtenir quoi que ce soit de lui. Ensuite pour une raison stratégique: Assad est devenu un criminel de masse; dans un monde dominé par les autoritaires, dans un Proche-Orient agité par une seconde vague de printemps arabes, notre intérêt n’est pas de cautionner ex post ce qu’il a fait. Alors qu’à nouveau, en Algérie, au Soudan, au Liban, en Irak, en Iran même, les peuples se soulèvent, ce serait une erreur d’adresser le signal qu’à nos yeux les dictateurs peuvent tout se permettre.»

Au Berkeley, l’entretien se termine. Membre sous un pseudonyme depuis les années 1980 du comité de rédaction de la revue Commentaire (fondée par Raymond Aron) et ami de Pierre Hassner, grand philosophe des relations internationales disparu il y a quelques mois, Michel Duclos, au contraire de Gilles Kepel, n’en démord pas, il en est convaincu: la métaphore de la guerre d’Espagne est, au moins à certains égards, appropriée à la guerre en Syrie. «De même que l’Espagne avait été le banc d’essai des puissances autoritaires, conclut-il, la Syrie a été la rampe de lancement des puissances autoritaires.»


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