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De la Syrie au Yémen : Civils et patrimoine sous les bombes

Article paru sur le blog « un oeil sur le Syrie » le 05/03/2018 par Mounir Arbach

Un colloque sur les destructions de l’héritage culturel en Syrie de 2011 à 2017, “Destroying Cultural Heritage in Syria 2011-2017”, s’est tenu les 6 et 7 février 2018 à l’Institut d’études avancées (IEA), à Paris. Il était organisé par Abdalrazzaq Moaz, chercheur résident 2017-2018 de l’IEA, avec le soutien de la Fondation Gerda Henkel. Lors de la conférence d’ouverture du colloque, Mounir Arbach, historien syrien, spécialiste du Yémen préislamique a pris la parole avec tristesse et gravité. Les propos qui suivent sont les siens.

« Détruire le patrimoine, c’est détruire l’essence de notre humanité »

De prime abord, en tant que Syrien, et comme tous les Syriens, j’aspire à la liberté, à la dignité, à la justice et à la paix. Je me dois de livrer ce message sur mon pays la Syrie, et puis en tant que spécialiste du Yémen préislamique je voudrais aborder les problèmes des dégâts collatéraux dont le patrimoine de ce pays fait l’objet depuis mars 2015 et le début de l’offensive saoudienne.

Donc je suis concerné, comme tous les spécialistes et de nombreux citoyens, par la destruction et le pillage que subit le patrimoine culturel et archéologique aussi bien en Syrie qu’au Yémen, sans parler de l’Irak. D’ailleurs, il me semble légitime de se demander quelle importance revêt le patrimoine, au moment où des centaines de milliers de personnes meurent, où des villes entières sont détruites. Certes, quelques bâtiments ou vieilles pierres peuvent être bien peu de choses face aux vies brisées mais le patrimoine concentre, à mes yeux, à lui seul, notre histoire, notre civilisation : détruire le patrimoine, c’est détruire l’essence de notre humanité.

Il est inutile de rappeler ici les problèmes de destruction massive et les pillages des sites archéologiques en Syrie, phénomène devant lequel la communauté internationale, malgré quelques mobilisations et un traumatisme évoqué dans les médias, se montre en réalité incapable d’intervenir concrètement.

En Syrie, les mots ne parviennent plus à désigner les maux qui nous accablent

Tout le monde se souvient du spectacle journalier et désolant que nous avons vécu à propos de la ville d’Alep qui suffisait à lui seul à décrire notre impuissance et notre tristesse de voir cette ville, cinq fois millénaire, se faire bombarder et détruire sous nos yeux. Avant Alep, c’était le tour de la ville martyre de Homs et de ses environs qui sont quasiment rasés.

Le site de Palmyre nous a également donné une idée des ravages de cette guerre et de la brutalité de toutes les parties. Le patrimoine est devenu alors une monnaie d’échange aux mains des bourreaux et des criminels de guerre, qu’ils soient du régime d’Assad ou de Daech.

C’est à Palmyre, dois-je le rappeler, que se trouvait la plus redoutable prison où ont été exécutées des milliers de personnes en 1982 à la suite du massacre de Hama, perpétré par le régime d’Assad père. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que le fils a dépassé le père, mais tel père, tel fils …

Je n’oublie pas non plus les autres villes syriennes, pas moins importantes que les précédentes, et qui sont aussi détruites et vidées en grande partie de leur population, Deir ez-Zor, Raqqa, Deraa, etc.

À en croire les médias, la guerre en Syrie est presque terminée, pourtant Idlib est toujours sous les bombes, les bourgs et villes de la Ghouta orientale dont certaines sont assiégées depuis quatre ans par le régime d’Assad, aussi. À ce propos, on pourrait reconnaître la constance de la Russie qui soutient Assad jusqu’au bout. Que vive la dictature ! La phase de partage du gâteau semble déjà s’amorcer pour reconstruire le pays et réparer l’irréparable, c’est-à-dire l’âme du peuple syrien qui est brisée et martyrisée, mais surtout punie parce qu’elle a simplement demandé la liberté… Oui, le peuple syrien continue à payer au prix fort une liberté … qu’il n’a toujours pas.

Chers amis, l’indignation et la colère n’ont plus d’écho. Les mots/maux n’ont en réalité plus de sens. Nos larmes sont desséchées, nos voix sont éteintes. Mais comment peut-on être indifférents aujourd’hui devant une telle tragédie humaine, devant une telle barbarie, devant de tels crimes qui nous concernent tous et interpellent notre conscience et notre humanité ?

Comment ne pas être choqués par l’atrocité, la sauvagerie et la barbarie qui s’abattent non seulement sur la population civile mais sur son patrimoine et son héritage culturel et archéologique, qui constituent notre humanité à tous ? Là aussi, la communauté internationale, les Nations unies, le Conseil de sécurité en particulier, l’Europe, tous ont failli à leurs devoirs : c’est-à-dire imposer un cessez-le-feu et obliger les belligérants à la négociation pour la paix, au lieu d’armer tout le monde et de continuer à tergiverser.

Les clichés de 15 000 prisonniers, torturés et martyrisés dans les geôles du régime d’Assad, notamment à Sednaya, ont fait le tour du monde pendant quelques jours, et après on est passé à autre chose.

Au moment où les droits des femmes alimentent les faits divers du monde du cinéma et du showbiz occidental, des milliers de femmes syriennes sont emprisonnées, humiliées, violées et jetées à la rue. Le cri étouffé, ce bouleversant documentaire que Manon Loizeau, Annick Cojean et Souad Weidi ont présenté à la télévision française (1) en dit trop sur le régime dictatorial d’Assad. La dignité de la femme est devenue une arme destructrice de la société civile syrienne aux mains des bourreaux. Tous ces crimes de guerre et crimes contre l’humanité, qui nous rappellent sans équivoque les régimes les pires de l’histoire, laissent trop souvent indifférents.

Faut-il avoir plus de preuves des méthodes inhumaines, sans parler des armes chimiques et des supposées lignes rouges fixées par la communauté internationale, que le régime Assad a fait subir à ceux et celles qui ont osé dire non à la dictature sous toutes ses formes qu’elle soit religieuse ou militaire, et à ceux qui ont demandé juste un peu de liberté et de dignité humaine ?

Oui, le peuple syrien a toujours un et un seul ennemi, il s’appelle Bachar al-Assad et son régime. Quant à Daech, c’est sans doute l’ennemi de toute la communauté internationale, que le peuple syrien a rejeté comme celui d’Assad.

La compétition dans la barbarie et la sauvagerie entre Daech et le régime syrien a atteint un degré tel que le peuple syrien a perdu tout espoir. Disons-le, la Russie a parachevé l’œuvre en soutenant le régime Assad jusqu’à la destruction d’Alep et l’anéantissement des régions qui s’opposent toujours au régime – Idlib, la Ghouta et Deraa –.

Il est inutile de rappeler encore les chiffres qui font froid dans le dos : 400 000 morts, des milliers voire des millions de blessées dans leurs corps et dans leurs âmes, sept millions de réfugiés…La mort, la violence, la destruction des villes, les bombardements des civils sont devenus le quotidien de tous les Syriens.

Il faut reconnaître que devant ce chaos et cette apocalypse, devant l’impuissance de la communauté internationale ou plutôt la démission de ses institutions au mépris de leur mission et de leur devoir, ni en Syrie, ni au Yémen, ni même depuis quinze ans en Irak, nous n’avons pu stopper les destructions et le pillage de sites archéologiques inestimables. Je rappelle qu’il y a eu plusieurs tentatives de la société civile et du monde scientifique pour sauver ce qui pouvait l’être, je pense à l’Unesco, qui a, avouons-le, peu de poids politique, pour protéger ces trésors des bombardements.

La guerre sans images du Yémen

Alors que la guerre en Syrie reste finalement bien documentée par les médias, celle du Yémen continue à se dérouler loin des caméras, notamment du fait des barrières imposées par l’Arabie saoudite aux médias qui souhaitent couvrir le conflit. En effet, le pays est confronté depuis trois ans à une vraie guerre avec tout le sens que comporte ce mot. Comme en témoignent les au moins 10 000 morts (le décompte macabre a été interrompu en 2016), les dizaines de milliers de blessés et le million de personnes atteintes du choléra, sans parler des trois millions de personnes déplacées, le pays, déjà l’un des plus pauvres de la planète en temps de paix, s’enfonce dans une crise humanitaire d’une ampleur sans doute inconnue.

Les civils se trouvent pris en tenaille entre, au nord les Houthis d’obédience chiite, et au sud l’armée loyaliste du président Abdrabbo Mansour Hadi, qui a été chassé de Sanaa en 2015. Bombardés d’un côté par une coalition arabe menée par l’Arabie saoudite, soumis aux djhadistes et groupes armés alliés au groupe État islamique (EI) et à al-Qaida, les Yéménites souffrent d’une guerre qui leur échappe pour partie (2). L’intervention de la coalition est en effet un fiasco total mais continue pourtant d’avoir l’aval des grandes puissances qui apportent soutien politique et logistique à une entreprise guerrière inutile autant que criminelle.

La richesse patrimoniale du Yémen, l’ancienne Arabie Heureuse des Romains, le berceau de la civilisation arabe, traversée par tant de mythes, est aujourd’hui elle aussi ravagée.

C’est toute l’histoire d’un peuple, d’une nation et d’une civilisation qui est en péril avant même que les archéologues et épigraphistes, Yéménites comme étrangers, aient avancé dans l’appréhension de ses richesses infinies.

L’on sait pourtant déjà combien cette terre yéménite est chère à l’humanité, marquée par trois millénaires d’histoire.

C’est au Yémen qu’on a trouvé le premier texte en écriture alphabétique en Arabie vers le XIe s. av. J.-C. et c’est le Yémen antique qui a diffusé cet alphabet dans toute la péninsule Arabique et l’Ethiopie.

C’est au Yémen qu’on a vu apparaître les premières villes/cités dans la péninsule Arabique, dotées d’un système défensif, d’une architecture en pierre taillée et d’une organisation politique, sociale et religieuse complexe et spécifique.

C’est au Yémen que nous avons les premiers barrages du monde dont celui de Marib est le plus célèbre, mentionné dans le Coran.

C’est au Yémen que le mythe de la reine de Saba et du roi Salomon de la Bible (3) est né et continue de nourrir toute une littérature qui fait partie du patrimoine culturel de l’humanité.

C’est du Yémen que partait la route des encens pour le Levant, classé également patrimoine culturel de l’Humanité.

C’est au Yémen qu’on a trouvé le plus ancien manuscrit coranique au monde datant du milieu du Ier siècle de l’hégire.

Enfin, le Yémen est un des rares pays du monde qui abrite plusieurs villes classées sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco : Sanaa, Zabid, Shibam Hadramawt, Baraqish, Marib et Sirwâh et l’île de Socotra (4)

On peut parfois se demander si certaines destructions, sous les bombes saoudiennes, n’ont pas été intentionnelles ; elles signalent a minima un mépris réel pour ce patrimoine.

Aujourd’hui, le bilan de ces destructions patrimoniales reste difficile à établir, faute d’une évaluation indépendante et globale. Je dirais que tel est également le cas de la question humanitaire avec des ONG qui tirent la sonnette d’alarme depuis le début du conflit et des chiffres de victimes étonnamment figés depuis plus d’un an et demi.

Le patrimoine archéologique est intrinsèquement lié au sort des populations

Certains nous reprochent de nous soucier de la défense du patrimoine archéologique et culturel du Yémen, comme si nous pensions que le patrimoine primait sur l’humain. En réalité, les deux sont intrinsèquement liés. On a vu récemment au Yémen, que les sites archéologiques sont devenus une arme, comme en Syrie, utilisée par les belligérants, contre la population civile et comme un moyen de manipuler aussi les opinions publiques internationales. Le régime syrien le fait sans scrupule. La rébellion houthiste tente de faire de même au Yémen, avec toutefois sans doute moins de succès. Je pense à Marib, l’ancienne capitale du royaume de la légendaire reine de Saba, Baraqish, la ville antique caravanière bombardée intensément, à Dhamar où le musée archéologique fut pulvérisé par un bombardement, et surtout à la vieille ville de Sanaa, dont l’histoire est deux fois millénaire. Les houthistes ont eu à cœur d’expliquer que les frappes aériennes saoudiennes visaient de manière intentionnelle ce patrimoine architectural de l’Humanité dont le Yémen est si fier. Intentionnel ou non, le résultat est le même : une histoire qui reste encore à découvrir est perdue. Les Yéménites se sentent aujourd’hui humiliés à travers le mépris affiché pour leur patrimoine.

Au Yémen, des sites archéologiques – préislamiques et islamiques, des musées, des quartiers de villes classées au Patrimoine mondial de l’Unesco, ont été visés par des bombardements de la coalition arabe dirigée par l’armée saoudienne ; cette dernière, semble avoir utilisé des armes non conventionnelles contre la population yéménite civile, sans que les Nations unies puissent, à ce jour, voter une résolution condamnant ces crimes et surtout mener une enquête sur place digne de ce nom.

Rares sont les villes yéménites et ses infrastructures, vitales pour le Yémen, épargnées par les bombardements de la coalition arabe, avec des violences terrestres des houthis et des groupes armées d’al-Qaeda ou de l’EI : Sanaa, Shibam Hadramaout, Taiz, Marib, Baraqish, Sirwah, Saada, mais aussi Aden, al-Moukalla, Hodeydah et le port antique de Bir Ali, ont fait l’objet de bombardements aveugles, causant la mort des civils et la destruction du patrimoine, trois fois millénaire.

Rappelons que cet état de guerre favorise des actes de vandalisme, des destructions et des pillages des sites archéologiques. Ces pillages, faut-il le souligner, alimentent un marché régional et international des antiquités yéménites. En somme, tout un pan de l’histoire du Yémen, de son patrimoine vivant, mais aussi de l’histoire des Arabes qui est en train de disparaître sous nos yeux.

Comme en Syrie, en Irak et en Libye (que nous n’avons pas eu le temps d’évoquer ici), la préservation et la protection du patrimoine archéologique et culturel du Yémen, qu’il soit préislamique ou islamique, tangible ou intangible, est aujourd’hui plus que jamais urgente avant qu’il ne soit trop tard. Cela ne peut se faire sans la protection de la population civile par l’arrêt immédiat du blocus et du conflit et le retour à la table des négociations sous l’égide des Nations unies.

La Ghouta orientale est à ce jour toujours assiégée et bombardée par le régime d’Assad et son allié la Russie de Poutine.

« Arrêtons ces massacres, sauvons notre humanité »

– Il est temps que la communauté internationale intervienne pour mettre fin à ce conflit et au blocus imposé par l’armée de la coalition arabe, au risque de voir des milliers voire des millions de personnes mourir de faim et de manque de médicaments.
– Il est temps que les grandes puissances – France, Royaume-Uni et États-Unis –interviennent auprès des autorités saoudiennes pour mettre fin à cette guerre disproportionnée contre un pays qui n’a plus de capacités de survie.
– Il est temps de revenir à la table des négociations entre tous les belligérants, sous l’égide des Nations unies.
– Il est temps que la société civile yéménite puisse participer au dialogue pour rétablir l’État de droit et faire appliquer la nouvelle constitution.
– Il est temps que cessent toutes les ingérences étrangères dans ce conflit, à l’origine yéménite, qu’elles soient saoudiennes ou iraniennes.
– Il est temps de protéger les Yéménites des atrocités de la guerre pour pouvoir, enfin, protéger leur patrimoine culturel dont ils sont les premiers héritiers. Amen.
– Enfin, n’hésitons pas à appeler les choses par leurs noms et à nommer les responsables : agissons ensemble pour la paix, en Syrie et au Yémen. Arrêtons ces massacres, sauvons notre humanité.

Mounir Arbach est historien, spécialiste de l’Arabie du Sud préislamique, chargé de recherche au CNRS, Maison de l’Orient et de la Méditerranée – Archéorient et Université Lumière Lyon 2. 


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