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Syrie: pourquoi la normalisation de l’horreur nous concerne

Article paru sur le site du journal Le temps le 03/03/2020 par Tawfik Chamaa

Notre passivité collective envers la souffrance de nos semblables n’est certainement pas moins menaçante que l’instabilité climatique, notre avenir commun étant en jeu, écrit le docteur Tawfik Chamaa.

Si l’instabilité climatique représente l’une des menaces les plus importantes pour l’avenir de notre humanité, cette considération est principalement basée sur le fait que nous vivons sur une terre dont les éléments de survie (climat, ressources naturelles, etc.) sont interconnectés et leurs souffrances sont «transmissibles» à travers les continents, peu importent les distances. En tant que médecin, il m’est difficile de ne pas faire valoir la notion de la souffrance comme «un signal d’alarme» qui doit être pris au sérieux pour sauver l’ensemble du corps. Une évidence de la responsabilité partagée et indivisible qui fait des accords de Kyoto un espoir pour les générations à venir. L’égoïsme «national» ou même «régional» est ainsi une considération catastrophique qui alimente nos désespoirs. Ayant accompagné les besoins humanitaires de la catastrophe syrienne depuis 2011*, je me trouve forcé de tracer un deuxième parallélisme douloureux entre la souffrance en tant que signal d’alarme et la survie de notre humanité.

L’exode d’Idlib

La Syrie a été (et continue d’être depuis l’exode forcé d’Idlib de plus d’un million de civils) considérée comme la plus grande catastrophe humanitaire des temps modernes. Sa position au sommet de l’iceberg des souffrances des pays arabes subissant des guerres «chroniques» depuis la transformation du «Printemps arabe» en une série de guerres interminables se confirme de plus en plus.

Jamais l’humanité n’a été témoin, en temps réel, d’exactions et d’atrocités pareilles sans pouvoir «réagir» pour y mettre fin. Un bilan terrifiant: arrestations massives, torture, disparitions forcées, viols systématiques, bombardements visant écoles, hôpitaux et ambulances, villes et villages assiégés et affamés puis vidés de leurs populations forcées à l’exode définitif avec les infrastructures de survie détruites à plus de 70% dans l’ensemble du pays.

Sans entrer dans les détails interminables des considérations de la politique internationale (géopolitique, raison d’Etat, diverses menaces: migration de masse, terrorisme, extrémisme, etc.) l’évidence d’une absence de réponse cohérente de la communauté internationale est plus que frappante. L’élément clé de cette absence de réaction est cette tendance globale, qui semble viser à apaiser l’opinion publique, à banaliser les horreurs commises en Syrie. Normaliser l’horreur est une déviance très grave et inquiétante pour l’avenir de notre humanité.

Multiplication des massacres

La souffrance humaine (largement démontrée dans le cas «syrien») étant un signal d’alarme, elle vise à amorcer une action concrète pour sauver non seulement les populations concernées, mais aussi l’ensemble du corps de notre humanité touchée dans sa dignité collective. Par une telle banalisation, les générations à venir auront à accepter une nouvelle norme de souffrance collective, semblable à celle des Syriens, et qui peut se produire sans aucune réaction/action concrète à tout moment, n’importe où dans le monde. Normaliser l’horreur en tant qu’une nouvelle valeur pour notre humanité, faisant fi des valeurs humaines/humanistes accumulées depuis des siècles, est une véritable menace pour l’avenir de nos enfants et pour le «vivre ensemble» indispensable à la survie de notre espèce sur cette terre.

Les «prévisions humanitaires» sont plus qu’inquiétantes. L’extension des conflits sur fond d’exactions et de massacres (Rohingyas, Ouïgours, RDC, etc.) poussant des millions d’innocents à l’exode et à l’exclusion est ainsi banalisée et acceptée comme une nouvelle «norme». Notre passivité collective envers la souffrance de nos semblables n’est certainement pas moins menaçante que l’instabilité climatique, notre avenir commun étant en jeu.

* Cofondateur et membre du comité de l’UOSSM (Union des organisations de secours et soins médicaux)


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