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Peter Maurer: «L’impact que le Covid-19 pourrait avoir sur les victimes de la guerre est terrifiant»

Article paru sur le site du journal Le Temps le 28/03/2020 par Peter Maurer

Si, comme le dit l’adage, la vérité est la première victime de la guerre, la seconde pourrait bien être une chose à laquelle le monde entier accorde une grande importance par les temps qui courent: les soins de santé. Les familles qui fuient la guerre ou se retrouvent prises dans ses griffes savent que l’assistance médicale est un bien précieux et rare dans une zone de conflit. Au beau milieu des bombes qui tombent et des balles qui fusent, une structure de santé opérationnelle est un havre de survie; mais dans ces situations, le personnel médical est presque toujours débordé et les stocks de médicaments proches de l’épuisement.

C’est cette pénurie de services de santé qui rend l’inexorable progression du Covid-19 vers les zones de conflit aussi terrifiante: elle menace la vie d’innombrables êtres humains en situation de grande vulnérabilité qui, vus d’ici, vivent dans des pays lointains et n’ont pas de nom ni de visage. Mais mon organisation qui les aide et les côtoie tous les jours sait que ces personnes et ces familles sont bien réelles, et qu’elles s’apprêtent à faire face à une violente tempête.

En tant que président du Comité international de la Croix-Rouge, j’ai pu voir les terribles épreuves auxquelles les victimes de la guerre sont confrontées. Nous distribuons des vivres à ceux qui n’ont plus rien à manger. Nous apportons un soutien et une écoute aux personnes qui ont subi des violences sexuelles. Nous réunissons des familles séparées. Et nous soignons des blessures de guerre abominables. Autrement dit, nous voyons le monde sous son jour le plus sombre. C’est la raison pour laquelle je m’adresse aujourd’hui aux dirigeants de la planète et aux responsables gouvernementaux dans l’espoir qu’ils entendront mon cri d’alarme: j’ai peur.

Vaste réorientation de ses activités

J’ai peur parce que les infrastructures médicales modernes dont disposent les nations occidentales ont été submergées par le virus Covid-19. J’ai peur des répercussions que le virus aura lorsqu’il atteindra les prisons qui manquent de ressources partout dans le monde, dans lesquelles les conditions sanitaires déjà précaires et les capacités médicales limitées favoriseront la propagation de la maladie. J’ai peur de l’impact que le Covid-19 aura sur les réfugiés du monde entier qui vivent dans des abris de fortune installés dans des camps surpeuplés, où il est impossible de respecter les distances sociales et où les ressources médicales sont insuffisantes.

Dans un proche avenir, les enfants, les parents et surtout les grands-parents qui vivent dans ces camps se retrouveront probablement seuls face au Covid-19. C’est pourquoi j’exhorte les gouvernements et les organisations humanitaires telles que la nôtre à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour aider ces populations extrêmement vulnérables. C’était une nécessité déjà avant. Mais aujourd’hui, dans ce contexte de crise sanitaire mondiale aux effets économiques et sociétaux dévastateurs, aider ceux qui sont le moins à même de se protéger contre la maladie est devenu un impératif moral et politique. Nous pouvons et devons réduire les souffrances que ce virus infligera aux personnes les plus démunies.

Selon une étude de 2016 de la Rand Corporation, l’Afghanistan, Haïti, le Yémen et 22 autres Etats africains figurent en tête du classement des pays plus vulnérables aux épidémies de maladies infectieuses. Sur les 10 premiers, la majorité étaient des pays en guerre. Le CICR procède actuellement à une vaste réorientation de ses activités d’assistance, adaptant son action à la nouvelle réalité créée par la pandémie. Dans les structures médicales que nous soutenons, notamment en Syrie, en Somalie et en Irak, nous renforçons les stocks de produits de première nécessité et avons durci les mesures de prévention et de lutte contre le Covid-19.

Dépistage dans les lieux de détention

Dans les lieux de détention de plus d’une cinquantaine de pays, le CICR travaille de concert avec les autorités pour renforcer le dépistage des nouveaux arrivants et assurer la mise en place de mesures de prévention pour les visiteurs, les gardiens et les prestataires de services externes. Nous soutenons également les pratiques de désinfection et distribuons des articles d’hygiène. Nous avons pu constater que ces mesures sont efficaces puisqu’elles ont empêché la propagation du choléra et d’Ebola dans les lieux de détention en Guinée, au Liberia et en République démocratique du Congo. Il faut donc les utiliser également contre le Covid-19.

Ces mesures sont essentielles à l’heure actuelle. Mais il est tout aussi essentiel que le CICR et les autres acteurs humanitaires poursuivent leurs activités non liées au Covid-19. Par exemple, les hôpitaux que nous soutenons au Soudan du Sud ont pris en charge ces dernières semaines plus de 145 patients souffrant de blessures par balles. Eux aussi ont besoin d’aide. La triste réalité est que, pour les personnes touchées par les conflits, le Covid-19 pourrait n’être qu’une menace mortelle de plus. Si le secrétaire général de l’ONU a appelé à un cessez-le-feu mondial, ce n’est pas pour rien: les acteurs humanitaires doivent, dans toute la mesure du possible, pouvoir bénéficier des conditions nécessaires pour faire face à cette pandémie.

Les mesures vitales mises en œuvre pour enrayer la pandémie compliquent énormément notre action, à la fois contre les effets des conflits et contre le Covid-19. Les restrictions aux déplacements entravent l’accès à l’aide humanitaire et empêchent nos équipes de se rendre dans les pays ou d’y distribuer des secours. Nous nous efforçons de remédier à ces problèmes, mais nous demandons aux décideurs de faire des exceptions pour les personnels de santé et les humanitaires.

Aider les plus vulnérables

Si aider les plus vulnérables est un impératif moral, il est également essentiel que les gouvernements et les acteurs armés présents sur les théâtres de conflit préservent un espace humanitaire neutre et impartial, en évitant de le grever de règles et de restrictions excessives; tout le monde doit protéger la dignité humaine, et s’abstenir de marginaliser, d’exclure et de stigmatiser.

Je vous le redis: j’ai peur de la brutalité avec laquelle le virus Covid-19 frappera les populations les plus vulnérables de la planète. Il n’y a pas de temps à perdre, nous devons agir ensemble dès à présent pour limiter autant que possible les souffrances qu’elles auront à endurer. Les gouvernements, les belligérants et les autorités doivent changer de comportement. Les virus ne connaissent pas les frontières; si nous ne faisons rien pour protéger les détenus et les réfugiés, c’est la planète tout entière qui pourrait en payer le prix.


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