Lundi 10 Décembre 2018
 

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Père Pedro : «Les recettes de la fraternité n’ont pas de nationalité»

Article paru sur le site du journal Le Figaro le 04/11/2018 par Delphine de Mallevoüe

Akamasoa, la cité malgache que le prêtre a fondée sur une décharge pour lutter contre la pauvreté, se veut un modèle duplicable, à la portée de tous les États.

À 70 ans, Pedro Opeka, figure charismatique de la lutte contre la misère à Madagascar depuis près de trente années – affectueusement appelé «père Pedro» -, fait l’objet d’un hommage à travers La Cité d’espérance du père Pedro , une galerie de portraits signée Pierre Lunel aux Éditions du Rocher. Des personnes rencontrées à Akamasoa, cette ville-association fondée par le prêtre qui reloge et fait travailler 25.000 familles de la célèbre décharge d’Andralanitra, près de Tananarive.

LE FIGARO.- Akamasoa serait-elle un «business model» de la lutte contre la pauvreté, puisque vous appelez tous les États à dupliquer votre action?

Père PEDRO.- Les gens n’imaginent pas ce qu’on a fait avec Akamasoa… Une œuvre concrète, à portée de main, modélisable et exportable. C’est ça, mon ambition: la faire connaître pour que les gouvernants du monde entier puissent la dupliquer sur leur sol. Les recettes de la fraternité n’ont pas de nationalité. Je veux leur montrer, preuves en main avec le travail de mon association, qu’il n’y a pas de fatalité, seulement une mobilisation, une énergie pour repenser les systèmes, pour trouver des solutions et les mettre en œuvre. Que des actes, en somme. À la portée de tous les États.

Ce travail accompli à Madagascar, quels en sont les fruits aujourd’hui?

En vingt-huit ans, 500.000 personnes sont passées par Akamasoa. Cette association, aujourd’hui, c’est une ville de 25.000 habitants qui résident dans 18 villages, à 8 km de Tananarive, sur le lieu même de l’immense décharge de la capitale. Et ce sont 30.000 autres personnes qui passent chaque année pour demander une aide ponctuelle, de la nourriture, des médicaments, un logement. Les pauvres construisent eux-mêmes leur ville, avec notre aide, tous ensemble. Des chiffonniers de la décharge sont aujourd’hui des maçons, des menuisiers, des plombiers et des électriciens. 14.000 enfants sont scolarisés, depuis la crèche jusqu’à l’école supérieure bac +2. Sur ces terres que nous avons majoritairement rachetées, nous exploitons une carrière de granit, nous avons des hôpitaux, des stades capables d’accueillir 30.000 personnes, des maisons, des maternités… Akamasoa est même dans le Guide du routard et le Lonely Planet pour sa messe dominicale, en malgache et en français, qui attire 7000 à 10.000 personnes!

Quelles sont les clefs de réussite de ce pari contre la misère?

La base, c’est le travail, l’école et la discipline. Voilà les trois piliers pour vaincre la pauvreté. Aider sans assister. Car assister, c’est encore dominer et laisser vulnérable. On vous aime trop pour vous assister, conduire vers l’autonomie, c’est cela aimer, c’est cela aider. À Madagascar, quand un pauvre m’interpelle dans la rue, aucun ne me dit jamais «donne-moi de l’argent!» mais «donne-moi un travail!». Bien sûr, c’est très engageant: avec tous les enseignants et les éducateurs qui sont à mes côtés pour faire vivre cette communauté, on travaille sept jours sur sept, même la nuit. Mais notre force et notre folie, c’est de croire qu’un pauvre peut se mettre debout, qu’il ne faut jamais baisser les bras, que la fraternité accomplit de grandes choses. Et si le monde peut sembler sourd, il n’est pas aveugle: il voit ce que l’on fait, que le peuple m’a suivi, qu’il m’a fait confiance. Quand on se fait confiance, on peut tout faire, même un miracle.

Une confiance mise à rude épreuve avec les hostilités de ce monde…

Nous devons la regagner. Le réveil des consciences n’est rien s’il n’est pas suivi de cette reconquête-là, profonde. Vous savez, dans la décharge de rue là-bas, ils ont mis dix ans à y croire, à me suivre. Mais voilà, avec de la détermination et du travail c’est possible! Le monde, qui surabonde de misère, est trop lent à entendre et à agir, cela m’exaspère. Quand on est malade, qu’on est pauvre, on n’a pas le temps d’en perdre: on ne dit pas attend, on fait!

Trois mois par an, vous sillonnez la planète à la recherche de fonds…

Pour que le miracle se poursuive! Nous ne sommes pas une ONG internationale, nous avons besoin d’une aide financière. Alors, une fois par an, je quitte mes frères et mon quotidien pour prendre mon bâton de pèlerin et venir en Europe, en Amérique… où j’assiste à des conférences et où je rencontre des gens. Je ne rentre jamais les mains vides: chaque fois je rapporte de quoi faire 10 à 15 maisons.

Quel regard portez-vous sur la politique européenne vis-à-vis des migrants?

L’Europe a trop tardé à régler ce problème, elle a créé un mirage pour ces pays pauvres. Si on laisse perdurer la corruption de l’Afrique, avec le consentement de l’Europe, si les jeunes n’ont pas de travail en Afrique et que l’Europe n’agit pas pour la croissance là-bas, alors l’invasion sera plus grande encore. Personne ne l’ignore pourtant.

On parle de vos «saintes colères», quelles sont-elles?

La lenteur face à l’urgence, l’indifférence, le mensonge, les apparences, les systèmes et les politiques qui veulent compliquer l’être humain. Celui qui est intelligent, dont le bon sens vient du cœur et qui trouve la route la plus courte pour aider les pauvres gens. Il sait aller tout droit, et plus tôt. Moi, Dieu m’a aidé à simplifier les choses. À l’école de la décharge on fait ça, le chemin le plus court pour servir ses frères humains, et ça rend heureux. Ne jamais se lasser d’aider, car tout ce qui est fait avec amour ne périt jamais.


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