Dimanche 18 Novembre 2018
 

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Migration et développement : trois graves erreurs

Article paru sur le site de l’IRIS le 20/09/2018 par Pierre Jacquemot

La question de l’explosion démographique de l’Afrique subsaharienne – qui verra sa population plus que doubler d’ici 2050 – croise, dans l’imaginaire européen, celle d’une ruée de migrants se déversant sur les rives du Vieux Continent. Divers travaux scientifiques récents mettent à mal des préjugés sur les migrations qui nourrissent les peurs et font le lit des positions extrêmes. Trois affirmations sont fermement contestées au point de mettre à mal les logiques sécuritaires qui s’infiltrent dans celles du développement et de l’aide.

Affirmation 1. L’Europe de 2050 sera peuplée à 25 % d’immigrés subsahariens

Selon l’écrivain-journaliste Stephen Smith (2018), le Vieux Continent comptera 150 à 200 millions d’Afro-Européens dans trente ans. « Un quart des habitants de l’Europe seront  » africains  » en 2050 », voire « plus de la moitié des moins de trente ans » écrit-il de manière péremptoire (p. 15).

C’est faux !

Du haut de la chaire Migrations et sociétés au Collège de France, François Héran (2018) répond dans une note, construite sur la « matrice bilatérale des migrations » (établie par la Banque mondiale, l’OCDE et le FMI et qui recense depuis quinze ans le nombre de natifs d’un pays résidant ailleurs), que cette invasion est un mirage. « L’ordre de grandeur le plus réaliste est cinq fois moindre ». Les Subsahariens, dont le nombre va certes fortement augmenter dans leur pays, mais qui ne représentent que 1 % de la population européenne (1,5 % de la population française) représenteront tout au plus 3 ou 4 % de la population des pays du nord en 2050. Pourquoi pas davantage ? Parce qu’il n’y a pas de parfait vase communiquant entre d’un côté l’augmentation rapide de la population et de l’autre celle de la migration intercontinentale. « Si l’on intègre la croissance démographique projetée par l’ONU. C’est-à-dire le passage de 970 millions d’Africains en zone subsaharienne à 2,2 milliards en 2050 (…), les immigrés subsahariens installés dans les pays de l’OCDE pourraient représenter en 2050 non plus 0,4 % de la population, mais 2,4 %. » précise F. Héran. Une hausse importante certes, mais ne permettant en aucun cas de parler d’invasion, même en ajoutant la seconde génération. Le « trop-plein » ne se déverse pas mécaniquement, en Europe ou ailleurs, en empruntant les routes souvent tragiques de l’émigration.

On objectera que les conflits africains peuvent précipiter le mouvement migratoire. Certes, mais dans une proportion modeste. De fait la part prise par l’Europe dans l’accueil de réfugiés africains est assez marginale. Les contingents de réfugiés et de déplacés sont dans les pays voisins : la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda, le Congo… ont accueilli des flux considérables de victimes de conflits. Le continent africain était en 2015 la première terre d’asile du monde et compte plus de 4 millions de réfugiés et de déplacés.

Affirmation 2. La pauvreté est la source de la migration

Faux, également ! Du moins à l’échelle macro-sociétale.

L’Afrique subsaharienne émigre peu, moins que l’Amérique centrale, l’Asie centrale ou les Balkans. En raison même de sa pauvreté. Pour quelle raison ? Les mouvements des populations aujourd’hui confirment un résultat connu depuis les travaux de Wilbur Zelinky (1970) : plus un pays est pauvre, moins ses habitants ont de chance de migrer au loin.

Il existe une courbe en U inversé dans la relation migration et développement. Au stade de la pauvreté, le pays (ou la région) connaît peu de départs. Puis, jusqu’à un nouveau stade, le taux d’émigration augmente avec le niveau de développement d’un pays. Ensuite, cette relation se stabilise et, à partir d’environ 6000 dollars de revenu par habitant, la courbe s’infléchit et le taux d’émigration fléchit (Clemens, 2014).

La thèse qui sous-tend ce graphique est âprement débattue. Les profils de l’émigration sont en effet divers, selon les zones de départ et d’arrivée. Mais on s’accorde à dire que ce sont rarement les plus pauvres qui émigrent. Trois explications reviennent le plus souvent, avec même pour chacune une pondération (Thu Hien Dao, 2018)

  • Les personnes qualifiées sont celles qui ont la plus forte propension à migrer, car elles auront l’opportunité de trouver un travail à l’étranger. Le niveau de qualification de la population, corrélé au niveau de développement de son pays, explique entre un tiers et la moitié la relation croissante développement/émigration dans la première phase.
  • Les inégalités de revenus ont tendance à croître dans cette phase initiale du développement. Elles augmentent le niveau d’aspiration à la mobilité et les capacités des pauvres à émigrer. Cela explique un quart de la relation.
  • Il est plus facile de rejoindre un pays où se trouve déjà une diaspora importante, laquelle est un facteur d’amplification de l’émigration. L’existence d’un réseau d’amis ou de compatriotes aide aussi au financement du voyage. L’influence de ces facteurs serait de l’ordre de 30%.

La croissance économique favorise donc l’émigration. Il faudrait ajouter d’autres facteurs comme l’urbanisation où se diffuse l’information sur les « routes » de la migration et où se multiplient les possibilités de financement des départs (De Haas, 2010).

Pour partir où ? Rien n’indique que les futurs migrants de la prospérité à venir se tourneront tous vers l’Europe. Lorsqu’ils émigrent, les Subsahariens choisissent en effet d’abord les pays limitrophes. 70 % s’installent dans un autre pays africain, 25 % se répartissent entre le Golfe et l’Amérique du Nord et 15 % seulement viennent en Europe (Natale et al., 2018).

Affirmation 3. L’aide au développement est le moyen efficace pour limiter l’émigration

Encore faux !

Si la courbe de Zelinky est l’exact reflet de la situation (elle semble l’être sur la base de travaux empiriques), une aide, si elle est efficace, pousse au développement, donc ipso facto à la migration (Axel Dreher, 2018). Par voie de conséquence, singulièrement dans les pays pauvres d’Afrique, et contrairement à une idée reçue encore fortement enracinée dans l’esprit des décideurs publics, l’aide au développement n’est pas la solution efficace pour juguler les flux migratoires. Loin de là.

L’amélioration de la qualification par un programme de formation professionnelle donne potentiellement une plus grande aptitude à migrer. Il semble donc illusoire de penser que l’aide puisse freiner l’immigration, légale ou illégale, à court et moyen terme. Ajoutons que le respect du mandat de l’aide publique au développement, en principe un outil de lutte contre la pauvreté et les inégalités, est mis en péril quand elle est instrumentalisée pour servir un but de maîtrise des flux migratoires.

Si faire de l’aide l’instrument de régulation des migrations n’est pas une bonne idée, en revanche, faire de l’aide un instrument de valorisation des apports des migrants à un sens. Pour l’admettre et en tirer ensuite les conséquences, il faut renverser l’approche et considérer, sans équivoque, que les mobilités sont à la fois une ressource et un moteur de la transformation structurelle pour les territoires qui sont concernés. Les migrants sont des acteurs à part entière du développement et des changements politiques, ici comme là-bas, en y contribuant par leurs apports, intellectuels, financiers, techniques et culturels. Le rapport de député français Hervé Berville (septembre 2018) ouvre de ce point de vue une piste intéressante. Il constate que la diaspora peut jouer un rôle significatif sur le suivi des projets menés par l’aide française, puisqu’ils sont réalisés à une échelle locale et se caractérisent par un lien de redevabilité́ direct entre les membres de la diaspora et les communautés d’origine. Il conviendrait donc d’intégrer plus fortement en amont les approches « diasporiques » et de soutenir plus stratégiquement les initiatives, notamment entrepreneuriales, de la société civile issue des diasporas.

Un enjeu à aborder dans le cadre de la nouvelle loi d’orientation et de programmation de la politique de partenariats et de solidarité internationale (LOP- PSI) prévue en 2019.


Sources

  • Berville Hervé (2018), Un monde commun, un avenir pour chacun, Rapport sur la modernisation de la politique partenariale de développement et de solidarité internationale, Assemblée nationale.
  • Clemens, Michael (2014) « Does Development Reduce Migration?, » CGD Working Paper, 359, Washington, DC Center for Global Development.
  • De Haas, Hein (2010), “Migration and Development, a Theoretical Perspective”, International Migration review, vol.44, n°1.
  • Dreher, Axel (2018), « Does aid help refugees stay? Does aid keep refugees away?” CEPR Discussion Paper, feb.
  • Héran, François (2018), « L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes », Population et Sociétés, n°558, Institut national d’études démographiques (INED), 4p.
  • Natale F., Migali S., Münz R. (2018), Many more to come? Migration from and within Africa, Joint Research Centre, Bruxelles, Commission européenne, 36 p.
  • Smith, Stephen (2018), La Ruée vers l’Europe, Grasset.
  • Thu Hien Dao (2018), « Migration and development: Dissecting the anatomy of the mobility transition », Journal of Development Economics, n°132, may.
  • Zelinsky, Wilbur (1971), “The Hypothesis of the Mobility Transition”, Geographical Review, 61 (2), 219–249.

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