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Le big data à la rescousse de l’aide humanitaire

Article paru sur le site du journal Le Parisien le 12/04/2019 par Stéphane Loignon

En s’appuyant sur des algorithmes et les données récoltées sur le terrain, les humanitaires anticipent les famines et les fléaux pour améliorer leurs réseaux de distribution, et intervenir au bon endroit au bon moment.

La collecte des données et leur analyse par des algorithmes ne font pas qu’enrichir les géants d’Internet. Cette science du big data trouve aussi des débouchés prometteurs dans un domaine inattendu, l’humanitaire. En février, la société californienne Palantir annonçait un partenariat avec le Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, qui sert chaque année des repas à 90 millions de personnes dans 80 pays.

Un logiciel de l’entreprise, Foundry, sera utilisé par le PAM pour exploiter les informations qu’il recueille sur le terrain, jusqu’ici dispersées. « Foundry permet que les données se parlent entre elles », résume Josh Harris, vice-président exécutif de Palantir.

Optimiser l’aide

La recette a fait ses preuves en Irak, où un programme pilote a été lancé l’année dernière. L’application, Optimus, améliorait la chaîne d’approvisionnement en croisant de multiples critères. « Y a-t-il des haricots sur les marchés, combien coûte la farine de blé, quelle est la date d’expiration, de livraison, la valeur nutritionnelle des aliments disponibles… » détaille Enrica Porcari, directrice des technologies du PAM. Avec ces informations, les agents de terrain ont pu échanger certains produits contre des denrées d’une même valeur nutritive, et réduire le coût du panier moyen de 10 %.

« Pour un même montant investi, nous sommes en mesure de nourrir plus de monde », se réjouit Enrica Porcari. Plus de 25 millions d’euros ont été économisés grâce à ce procédé. Pour Palantir, société liée aux agences de renseignement américaines, l’opération est aussi une manière d’améliorer son image.

Evaluer les risques

Plusieurs initiatives similaires sont en cours. L’Unicef collabore avec la multinationale Red Hat pour cartographier, à l’aide d’images satellite, l’ensemble des écoles de la planète et identifier celles qui ne sont pas connectées à Internet.

« Nous avons pu savoir où se situaient les écoles au Kirghizistan, par exemple, et élaborer, avec le gouvernement local, un programme pour les raccorder toutes au Web », raconte Clara Palau, chef de produit au bureau de l’innovation de l’Unicef.

Fruit de la collaboration entre l’Unicef et la multinationale Red Hat, cette carte a permis de repérer les écoles du Kirghizistan qui ne sont pas connectées au Web. (Unicef)

Depuis 2017, l’agence de l’ONU a mis au point une plateforme logicielle, Magic Box, qui centralise ces données venues d’entreprises partenaires. Pour évaluer les risques de contagion comme celles du chikungunya ou du virus Zika et tracer les déplacements de populations, l’Unicef se sert ainsi d’un suivi de la circulation aérienne fourni par le groupe espagnol Amadeus, des prévisions météo d’IBM ou encore d’un relevé de l’utilisation de mobiles par l’opérateur Telefonica.

En Irak, l’Unicef a aussi utilisé des données télécom pour distinguer les zones les plus pauvres. « Souvent celles où les gens sont le moins mobiles », indique Clara Palau. Les entreprises y trouvent leur compte. « Cela peut leur ouvrir plus tard de nouveaux marchés », souligne Manuel Garcia Herranz, directeur scientifique de Magic Box.

Rechercher les personnes disparues

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), de son côté, travaille sur la recherche de personnes disparues dans les conflits, en partenariat avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. « On essaie d’utiliser les algorithmes de reconnaissance faciale pour les identifier grâce aux photos ou vidéos postées sur les réseaux sociaux », indique Charlotte Lindsey-Curtet, directrice de la transformation digitale du CICR.

D’autres algorithmes permettent de prédire les famines. En septembre 2018, la Banque mondiale, l’ONU et le CICR ont lancé Famine Action Mechanism, en association avec Microsoft, Google et Amazon. L’objectif est d’utiliser l’intelligence artificielle pour déduire, de certains facteurs, le risque de pénurie alimentaire, afin de déployer l’aide à temps et au bon endroit. « Par exemple, si l’on observe plus d’insécurité, un problème d’accès à une région, une sécheresse ou un manque de nourriture au marché », explique Charlotte Lindsey-Curtet.

A l’ONU, le big data est désormais une priorité. Un centre de recherche spécialisé a été créé à La Haye, aux Pays-Bas, en décembre 2017, pour mettre à disposition des agents de terrain les données, mais aussi protéger ces dernières. « Celles utilisées par les agences sont anonymisées, mais il peut y avoir un risque de ré-identification », précise Stuart Campo, l’un des chercheurs. Une précaution impérative pour respecter l’objectif fixé par le secrétaire général de l’ONU, le Portugais Antonio Guterres, à la cérémonie d’ouverture du centre, faire de ces technologies « une force au service du bien ».

Des vaccins livrés par drones


Les drones de la société Swoop Aero travaillent avec l’Unicef. (Unicef Pacifique)

Sur l’archipel volcanique du Vanuatu et ses 83 îles dispersées au nord de la Nouvelle-Calédonie, les campagnes de vaccination relèvent du défi logistique. En raison des difficultés d’accès aux villages, 20 % des enfants ne reçoivent pas les vaccins importants.

En partenariat avec l’Unicef, le gouvernement local a donc sollicité deux sociétés australiennes de drones, Swoop Aero et Wingcopter, pour faire livrer par les airs, sur trois îles, les vaccins protégés dans des blocs réfrigérants. Le premier transport a été réussi le 18 décembre. Le drone a survolé 40 kilomètres de montagnes sur l’île d’Erromango, pour atteindre la baie orientale, où treize enfants et cinq femmes d’une communauté isolée ont été vaccinés par une infirmière.


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