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La révolution philanthropique est en marche

Article paru sur le site du journal Le Temps le 25/05/2018 par Anne-Sylvie Sprenger

Le serial entrepreneur Alexandre Mars, autoproclamé «activiste du bien social», croit fermement en l’avènement d’une nouvelle ère où le partage deviendrait la norme.

Pour Alexandre Mars, il ne fait aucun doute: le XXIe siècle sera social ou ne sera pas. Ce quadragénaire français, devenu millionnaire après avoir créé et revendu de nombreuses entreprises aux Etats-Unis, se consacre aujourd’hui pleinement à sa start-up philanthropique baptisée Epic. Il en est convaincu, «la révolution du partage» est en marche, pour reprendre le titre de l’ouvrage qu’il publie aujourd’hui pour donner encore plus de voix à son combat olympien pour une plus grande justice sociale. Chimérique? Interview.

Le Temps: Votre mouvement s’est donné pour mission de faire le lien entre donateurs et associations de terrain, est-ce à dire qu’il y a plus de volonté philanthropique qu’on ne le pense?

Alexandre Mars: On voit une évolution réelle ces dernières années, une volonté, une quête de sens de plus en plus partagée. On ne parle pas d’un nombre limité de philanthropes, mais on s’est rendu compte que de nombreuses personnes aimeraient en faire plus, mais avaient de vraies barrières pour le faire. La première difficulté que l’on a pu observer, c’est que la plupart des gens ne savent pas comment s’y prendre concrètement. Ils ne savent pas quelle organisation choisir, et où les fonds iront exactement. Parfois aussi, ils n’ont pas totalement confiance. On a créé Epic pour les accompagner précisément dans leur démarche, parce que la volonté est là aujourd’hui.

Pour vous, cette nouvelle donne est une affaire de génération. En quoi les «millennials» sont-ils différents sur ces questions?

Les générations précédentes s’intéressaient avant tout au «moi», à ses propres objectifs, à sa carrière, toutes ces choses qui relevaient de notre nombril, de notre vision personnelle. Et puis la génération qui arrive veut clairement inscrire son histoire dans une optique plus large, elle a d’autres rêves, d’autres ambitions. Aujourd’hui, c’est une génération entière qui ne veut plus uniquement voir le succès à travers le nombre de zéros qu’elle aura sur son compte en banque, mais souhaite participer, être active pour une meilleure justice sociale. C’est très nouveau.

Mais d’où viendrait ce changement subit de mentalité?

Pour être franc, je n’ai pas la réponse exacte. Mais ce qui est sûr, c’est que cela a à voir avec ce que nous voyons tous les jours, toutes ces inégalités que nous ne pouvons plus ignorer. Pour ma génération, il y a dix ou vingt ans, la pauvreté, c’était quelque chose de bien lointain, en Afrique ou ailleurs. La télévision était le seul support pour voir cette misère. Aujourd’hui, la pauvreté est arrivée au bas de nos immeubles, elle est là continuellement. Il n’y a quasiment pas une ville où l’on n’observe pas cette misère sociale. De plus, ces jeunes générations ne se contentent plus non plus des médias, elles vont chercher l’information, voir des choses que le grand public ne voit pas forcément. Cela les façonne. Ils sont alors de plus en plus nombreux à ne plus vouloir accepter cet état de fait.

Mais quel peut être l’impact réel de cette prise de conscience sur la société?

Je pense que ces jeunes de moins de 30 ans vont pousser beaucoup de gens, leurs parents, mais aussi leurs employeurs, à penser différemment. Chacun peut agir. En exigeant de travailler dans une entreprise qui fait sens, ou en refusant de consommer des produits d’une marque qui ne fait qu’exploiter la misère sociale au lieu de contribuer à l’éradiquer.

N’est-ce pas un peu utopique?

Non, parce qu’il y a des solutions concrètes et totalement indolores qui peuvent très simplement être mises en place. Nous voulons que le don devienne la norme, qu’il devienne simple et systématique, qu’on ait l’option de donner au moins une fois par jour. Je pense notamment à l’arrondi en caisse (au supermarché, au cinéma, etc.) ou sur salaire. Le don doit être l’affaire de tout le monde, et pas simplement d’un nombre limité de riches philanthropes. Les dirigeants de L’Oréal France, par exemple, viennent de proposer à tous leurs salariés de donner l’arrondi sur leur salaire, soit les petits centimes après la virgule sur leur feuille de paie. Et l’employeur abonde à chaque fois. Tout le monde au sein de l’entreprise est alors engagé dans une vision collective. Et la chose intéressante, c’est qu’ils peuvent voter pour choisir l’organisation sociale qu’ils souhaitent soutenir. Un vote universel, où la personne au bas de l’échelle aura la même voix que le grand patron.

Pour vous, justement, le changement doit venir du monde des entreprises. Pourtant, business et charité ne semblent pas vraiment liés…

Vous avez raison si on regarde le monde d’hier. La différence majeure aujourd’hui, c’est que si les entreprises ne font que des profits sans intégrer ces sujets de justice sociale, elles vont avoir de plus en plus de difficulté pour embaucher. Nous, on le voit aujourd’hui, la deuxième question qu’on pose dans un entretien d’embauche, chez Nestlé ou ailleurs, ce n’est plus la taille du bureau ou est-ce que mon bureau donne sur le lac ou la rue. Ça, c’étaient les questions autocentrées d’avant. La nouvelle question de la génération d’aujourd’hui, celle en tout cas qui peut se permettre de choisir son boulot, ce sera plutôt: «Quelle est votre action sociale?» Et si la réponse ne va pas dans le même sens que ce qu’espère cette génération, elle n’ira pas bosser pour eux. Et à terme, elle n’achètera plus leurs produits. Parce que c’est sa manière d’être activiste.

A vos yeux, le partage n’est plus seulement une question de solidarité, mais vous écrivez «notre seule voie de salut»; en quoi y aurait-il urgence?

Parce que nous ne pouvons pas continuer ainsi. A un moment ou un autre, les réserves que nous avions vont vraiment s’arrêter. D’ici à 2025, 50% des emplois qui existent aujourd’hui n’existeront plus, cela signifie que les problèmes que nous avons aujourd’hui ne risquent pas de s’atténuer. Il y a de plus en plus de gens qui vont être laissés sur le bord de la route, parce que leurs emplois vont globalement ne plus exister… On peut parler de solidarité, mais est-ce qu’il ne s’agit pas tout simplement du nouvel entrepreneuriat? C’est très darwinien, en fait. Nous en sommes persuadés: si le monde de l’entreprise n’évolue pas en se réinventant, il aura de plus en plus de mal à rester performant…


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