En Syrie, la «guerre économique» fait rage dans des villes dévastées

Article paru sur le site du journal Le Figaro le 26/02/2020 par Inès Daif

Exode massif, chômage, pauvreté… l’entrée dans la neuvième année de guerre s’accompagne d’un écroulement financier.

À Alep-Est, au lever du soleil sur les ruines, il se murmure que la ville est libérée et que cela n’a rien changé. Le 16 février, à la suite d’une série de frappes entrecoupées du sifflement de l’aviation russe, le gouvernement de Bachar el-Assad a annoncé la récupération totale de la partie occidentale de la ville. La ligne de front recule dans la région d’Idlib. Certains célèbrent la fin des combats en brandissant des drapeaux, quand d’autres plus sceptiques redoutent une nouvelle phase de répressions et d’arrestations. Et il y a ceux, qui comme le père Sammy dénoncent «une autre guerre insaisissable, économique et qui frappe toute la Syrie».

«Avec le froid extrême nous n’avons plus de gaz, de mazout, et peu d’électricité», souligne-t-il. L’ONU a évoqué la crainte d’une crise humanitaire sans précédent qui affecte près de 13 millions de citoyens parmi lesquels de nombreux réfugiés. À Damas, les missiles israéliens visant un quartier chiite durant la nuit du 13 février sont au centre des conversations matinales. «Ailleurs, personne n’en parle, et c’est régulier. Est-ce acceptable? Tous les Syriens souffrent. Il y a aussi des pénuries, les civils n’ont plus rien à manger», déplore, éreinté, le patriarche Absi, grec-catholique. L’entrée dans la neuvième année de guerre s’accompagne d’un écroulement financier. «Un nouveau décret est passé. Il indique que nous ne pouvons plus utiliser de devises étrangères. Si on échange des dollars entre nous, on risque jusqu’à 7 ans de prison et des travaux forcés», explique une Damascène.

Sœur Jihan, investie dans la reconstruction d’une école à l’entrée de la Ghouta, transformée en poste militaire par des soldats du régime, pillée en 2017, et aidée par l’association française l’Œuvre d’Orient observe: «Il y a de plus en plus de décès, de crises cardiaques, et beaucoup de cancers du sein chez les femmes». L’accès aux vivres de première nécessité est rationné, ainsi que le mazout pour le chauffage limité à 100 litres par famille. Au-delà, il faut s’approvisionner au marché noir. «Les prix ont été multipliés par 10 en un mois, les salaires sont bas, et on ne trouve plus grand-chose dans les souks», s’insurge une habitante de Bab Touma. Une famille du quartier pauvre de Dwelkha, constitué de déplacés, témoigne: «Le Smic est légèrement supérieur à 40.000 livres syriennes, soit 40 dollars par mois».

Pour tenter d’endiguer le marasme, les jeunes et les femmes agissent. À Alep-Est est né, en 2016, un centre soutenu par l’Œuvre d’Orient qui a servi de modèle à Homs puis à Damas en décembre. Des microcrédits sont accordés à des projets de reconstruction, et des formations à l’insertion professionnelle sont proposées pour contrer les départs du pays, le chômage et la pauvreté. Le soir, des salles sont mises à disposition des étudiants qui peuvent profiter de l’électricité et d’internet grâce à un générateur. «L’avenir doit être envisagé avec des ponts entre chrétiens et musulmans. C’est une chance, l’heure est à la réconciliation, à la culture et à l’ouverture», explique le père Sammy. Dans la «zone d’étude» d’Alep, qui reçoit des étudiants réfugiés d’Idlib, deux jeunes femmes étudient la littérature arabe à la nuit tombée. «Nous sommes musulmanes et nous nous sentons bien ici», relève Fatima. À Homs, les formatrices soulignent l’importance de leur engagement: «C’est aux femmes de reconstruire et de donner de la force à la société. On est tourné vers l’avenir», commente Sahar, déterminée.

Les besoins diffèrent selon les zones. À Adra, dans la Ghouta ravagée, une ville industrielle impénétrable où les seuls fragments d’architecture préservés des canonnades ont des allures soviétiques, l’armée exerce un contrôle étroit. «Le régime ne nous donne que quatre autorisations de distribution de nourriture pour les civils de retour depuis un an. Plus de la moitié de ceux qui sont partis ne rentre pas. Chez les chrétiens, seules trois familles sur 300 sont revenues. Les conditions sont difficiles. Tout le monde est traumatisé. On se rappelle le massacre des musulmans, des Alaouites et des chrétiens composant ce quartier mixte à l’arrivée d’al-Nosra. Nous avons vu nos familles de toutes confessions être brûlées vives dans les fours des usines», confie une religieuse.

Entrées les premières dans les zones libérées de la Ghouta, les sœurs de la congrégation du Saint-Cœur recensent les besoins et adaptent l’aide dans leur centre d’accueil. «On s’occupe d’orphelins dont les pères rebelles sont morts lors des combats. Pendant des décennies avec les druzes et les musulmans on vivait côte à côte. Il faut recréer un tissu social, de la mixité. La guerre, l’embargo et la crise tuent la population. On ne peut pas manger, ni se soigner. C’est le peuple qui souffre, pas le président», souffle l’une d’entre-elles.

«Depuis que je viens sur le terrain, la situation économique n’a jamais été aussi mauvaise pour les Syriens. Les besoins urgents ne cessent d’augmenter», observe Vincent Gélot de l’Œuvre d’Orient. Dans la confidence, certains mettent en garde contre une nouvelle révolution. À quel prix?


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