Vendredi 14 Décembre 2018
 

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Antonio Tajani : «Il faut un plan Marshall pour l’Afrique»

Article paru sur le site du Figaro le 22/07/2018 par Richard Heuzé

Dans un entretien au Figaro, le président du Parlement européen détaille ses pistes pour endiguer l’afflux de migrants en Europe.

Le FIGARO. – Vous rentrez d’une mission de trois jours au Niger. Quelle situation avez-vous trouvé?

Antonio TAJANI. – Le Niger est un pays clé et un pays modèle au Sahel. C’est aussi l’une des nations les plus pauvres au monde. Des dizaines de milliers de migrants le traversent chaque année pour rejoindre la Libye. Grâce à l’Union européenne qui a débloqué un milliard d’euros entre 2014 et 2020 et en collaboration avec les Nations unies, nous avons réduit les passages de 300.000 en 2016 à moins de 10.000. Le Conseil européen de la fin juin a attribué 500 millions d’euros pour la Libye et le Sahel. C’est loin d’être suffisant. Dans l’immédiat, j’estime que ces pays devraient recevoir 6 milliards d’euros, le même montant que celui attribué à la Turquie par l’Union européenne. Les flux migratoires ne se tariront pas simplement en érigeant des barrages de police et en tenant des gens en otages dans des camps. Il faut mettre en œuvre une véritable stratégie de développement, investir dans l’agriculture, l’eau, les énergies renouvelables, l’éducation, la santé, la recherche, l’innovation. Donner aux jeunes Africains de sérieuses raisons pour ne pas quitter leur pays. Si nous ne créons pas une économie solide en Afrique, ce sont des millions de jeunes gens qui prendront la route de l’exil vers l’Europe et que nous ne parviendrons pas à arrêter.

Vous parlez d’un «plan Marshall» pour l’Afrique. Que devrait-il comprendre?

Le continent africain compte 1,3 milliard de sujets. Au rythme actuel de croissance démographique, ils seront 2,5 milliards en 2050, peut-être même 5 milliards en 2100. Et 2050, c’est demain matin. Comment prévenir l’exode? D’une seule façon. En investissant massivement dans l’économie africaine, en créant des infrastructures dans tout le Sahel, en construisant des routes, des lignes ferroviaires, des télécommunications, des écoles, des centres de santé employant des médecins africains, en formant des jeunes à des métiers spécialisés. Il faut une stratégie globale. L’Europe dispose des moyens pour la mettre en œuvre. Elle doit inscrire 40 milliards d’euros à son budget 2021/2027 pour l’Afrique. Elle peut même aller jusqu’à 50 milliards. C’est un problème qu’on ne peut pas résoudre seulement par des aides nationales. Il faut un véritable effort collectif de tous les pays européens. La semaine dernière, plusieurs pays européens – France, Allemagne, Espagne, Portugal entre autres – ont accepté de se répartir un contingent de migrants arrivés par la mer en Italie. C’est la preuve qu’une solution européenne est possible. Matteo Salvini fait alliance avec les pays du Pacte de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) qui refusent toute solidarité européenne. Il lui faut changer d’alliance.

Au plan humanitaire, que préconisez-vous?

La construction de camps d’accueil sous contrôle de l’ONU qui ne soient pas des camps de «rétention» comme il en existe en Libye. À Niamey, j’ai visité un centre du HCR où quelque 1500 réfugiés étaient hébergés en attendant leur répartition en Europe. Pour l’essentiel des Érythréens, Éthiopiens, Somaliens. Ils venaient de Libye où ils avaient passé des mois de douleur, dans des conditions d’esclavage. J’ai été bouleversé d’entendre de jeunes filles raconter les sévices qui leur avaient été infligés, souvent devant leurs familles. C’est cette situation-là qu’il faut changer au plus tôt. Il faut aider les pays du Sahel à lutter contre Boko Haram et d’autres formes de terrorisme en leur fournissant des armes et en dispensant à leurs soldats une formation militaire pour leur apprendre à se battre. Voilà ce que l’Europe doit faire. Il faut aussi lutter contre les trafics de stupéfiants. Les passeurs au Sahel sont bien souvent d’anciens guides touristiques du désert qui se sont reconvertis dans ce trafic. Ce sont eux qui acheminent la drogue arrivant directement de Bogota (Colombie). On m’a raconté qu’à Agadez, en plein territoire touareg, l’armée a arrêté récemment un camion transportant un hélicoptère destiné aux trafiquants.

Quelles sont les priorités?

Dans une première phase, bloquer les flux d’immigration. Cela doit se faire aussi par des accords de réadmission avec les pays de départ. Mais pour aider les Érythréens – ou autres – à rentrer chez eux, il faut de l’argent. Deuxième temps: stabiliser la situation économique du Sahel. Troisième phase, à plus long terme: entreprendre un véritable développement de l’Afrique. Je le répète: il est illusoire de croire qu’on freinera les mouvements de population en bloquant quelques ports.


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