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Au large de la Libye, la carte qui pointe l’effet des sauvetages en mer

Article paru sur le site de France Info le 18/06/2017 par Pierre Magnan

Avant 2014, les sauvetages des bateaux de migrants avaient lieu près des eaux italiennes. Aujourd’hui, ces secours en mer ont lieu beaucoup plus au Sud, près des côtes de la Libye, comme le montre la carte du «New York Times» qui consacre un article à ce sujet. Un effet lié à la présence des sauveteurs en mer qui a modifié les conditions de passage des migrants.

«Le sauvetage des migrants au plus près de la côte libyenne a sauvé des centaines de personnes en mer. Mais, des observateurs critiques affirment que cela incite, avec des risques mortels, plus de migrants à tenter le voyage et les contrebandiers à lancer plus de bateaux», écrit le New York Times du 14 juin qui consacre une grande enquête au passage des migrants, en général d’origine africaine vers l’Europe, depuis les côtes libyennes.

L’article porte en fait sur la question de savoir comment sauver les migrants perdus en mer sans encourager le trafic. Le débat n’est pas nouveau, mais la carte évolutive entre 2014 et 2016 du journal américain montre bien l’effet sur le terrain de la multiplication des moyens de sauvetage en mer.

Le phénomène est connu. Il a été analysé par Frontex, l’agence en charge des frontières extérieures de l’Europe. «Les migrants et les réfugiés – encouragés par le récit de ceux qui ont réussi la traversée – prennent le risque du passage car ils savent qu’ils peuvent s’appuyer sur l’aide humanitaire pour atteindre l’UE», affirme un membre de Frontex, cité par le New York Times.

Plus de 5.000 morts en 2016

On pourrait pourtant parler d’un effet pervers vu que le nombre de morts a progressé en 2016 alors que le nombre de migrants a baissé. «Au moins 3.800 personnes ont péri ou ont disparu en mer Méditerranée depuis le début de l’année, soit le bilan le plus élevé jamais enregistré», a déclaré en octobre 2016 le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, cité par Le Monde, qui précisait que le nombre de migrants était beaucoup moins important que l’année précédente (baisse notamment liée à l’accord entre l’UE et la Turquie).

Dans son rapport, Frontex affirme: «La plupart des migrants qui se dirigent vers l’Italie ont quitté la Libye à bord de canots de caoutchouc surpeuplés et ont ensuite été sauvés par les navires (gardes-côtes, Frontex, marine, navires commerciaux ou ONG) près de la côte libyenne. Tragiquement, malgré les efforts de sauvetage, des milliers de migrants ont perdu leur vie en mer en essayant de traverser en Europe.»

«Du fait de la présence des forces navales au large des côtes libyennes, les passeurs ont changé leur méthode. Avant cette présence, les passeurs fournissaient des bateaux capables de tenir la mer jusqu’à l’Italie avec le carburant nécessaire. Aujourd’hui, ils ne leur donnent du carburant que pour sortir des eaux nationales car ils savent que les vaisseaux militaires viendront sauver les migrants», racontait déjà début 2016 un responsable français de la force maritime européenne déployée en Méditérranée.

 

Il est vrai que le matériel utilisé par les migrants a évolué, s’adaptant rapidement aux situations en mer. Après les bateaux en bois du début (années 2011-2012) qui permettaient d’atteindre (parfois difficilement ou tragiquement) les eaux italiennes, le développement des secours non loin des eaux libyennes a permis la mise en œuvre de bateaux beaucoup plus fragiles et legers, en caoutchouc, ne permettant pas la traversée de la Méditerrannée, mais supposés permettre d’attendre au large des côtes l’arrivée des secours, souvent prévenus par les migrants ou les passeurs à l’aide de téléphones.

Aujourd’hui, face à la pression migratoire, l’Europe compte sur la Libye pour contrôler ses côtes. Pas facile vu l’absence d’Etat libyen depuis le renversement du colonel Kadhafi en 2011. En attendant, des radeaux improbables continuent de partir vers l’Europe. Et heureusement, des sauveteurs sont au large pour tenter d’empêcher les migrants de mourir.


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