Jeudi 19 Octobre 2017
 

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Le religieux au Moyen-Orient

Le religieux, élément incontournable dans tout règlement politique au Moyen-Orient

L’Occident en général et l’Europe depuis 1945 continuent contre vents et marées à s’arc-bouter sur le principe généreux de la déclaration des droits de l’homme de l’ONU et sur la convention européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe ; l’objectif in fine de ces documents consistait à bannir la guerre et d’assurer à chaque individu de cette planète, un espace de liberté garanti quelle que soit sa race, sa religion, son sexe, sa langue, son ou ses opinions politiques …

Cette vision du monde idéal a commencé à être battue en brèche par les pays qui voyaient là, soit une prolongation d’une domination occidentale par des moyens « soft »(cf. les conditionnalités « good governance » des prêts de la Banque Mondiale ou des dons du Fonds Européen de Développement : la dimension démocratique dans le pays aidé fait partie des critères d’attribution ou non du prêt ou du don par ces organismes multilatéraux) soit in fine une négation de leurs valeurs spécifiques (les « valeurs asiatiques », au nombre de cinq, souvent empruntées au Confucianisme ; ces valeurs ont permis de mieux faire accepter l’autoritarisme politique dans le but de stimuler le rattrapage économique asiatique par rapport au monde occidental ; parmi ces principes, la nation prime sur la communauté, la société sur l’individu, la recherche du consensus et celle de l’harmonie sociale et religieuse l’adhésion de communautés séparées par la religion, l’origine ethnique, voire les inégalités sociales, ainsi tout pourra être obtenu par le biais de ces cinq valeurs.(cf. Yves Gazzo « l’ASEAN asiatype 2000 »).

Du côté occidental, la décolonisation couplée avec les « 30 glorieuses  » pouvaient laisser penser que l’on touchait enfin à la « fin de l’histoire ». Pourtant des nuages annonciateurs de troubles se faisaient de plus en plus pressants que ce soit la guerre en Tchétchénie, dans le Caucase russe, la guerre des Balkans, voire l’intégration délicate des pays d’Europe Centrale dans l’UE, certains d’entre eux ayant en leur sein des communautés importantes mal intégrées (« roms » en Hongrie et en Roumanie, minorité musulmane en Bulgarie, russe dans les États Baltes, … etc.) Cette « cécité » voulue sur les mondes autres avec en plus l’obsession de l’exportation de la démocratie supposée faire le bonheur de tous les habitants de la planète, ont conduit à sous-estimer gravement les réalités sociologiques de ces autres mondes et pis encore, prendre de plein fouet une fin de non-recevoir d’une bonne partie de ces populations non occidentales

Le Moyen-Orient, « une majorité de minorités »

C’est à partir de ce constat que le Général de Gaulle fustigeait le « diplomate occidental ou ottoman allant dans l’Orient compliqué avec des idées simples (Y. Gazzo, version originale n° 7 avril 1998 – « the Middle East : is peace possible ? « ). Cette complexité n’est pas surprenante dès lors que l’on se remémore que c’est dans cet endroit de la planète qu’ont éclos les trois grands monothéismes et plus récemment, que des idéologies ont été inventées ou réinventées : l’Ottomanisme, l’anti-colonialisme, le nationalisme arabe, le socialisme arabe de Nasser, le fondamentalisme … etc. Dans ce contexte, la région tolère mal toute hégémonie extérieure, une fois libérée du joug ottoman qui allait finalement se défaire à la fin de la première guerre mondiale, après une agonie commencée au 19ème siècle ; cette fin de règne s’accompagna de malheurs fomentés par les Ottomans tels que les conflits entre Druzes et Maronites au Liban entre 1840 et 1860, le tristement célèbre génocide des Arméniens, voire le retournement de certaines dispositions de traités celui de Sèvres en 1920 reconnaissant un état kurde, celui de Lausanne en 1923, revenant sur ce droit des kurdes à disposer d’un état.

Les puissances coloniales qui ont construit sur les décombres de l’Empire Ottoman des états nations à l’occidentale, la France et le Royaume-Uni en ont fait l’amère expérience : la France avec son mandat sur la Syrie et le Liban et ses tentatives d’équilibrer le poids des différentes communautés religieuses dans chacun des deux pays, son choix de s’appuyer sur la minorité Alaouite (chiite) qui constituera le noyau dur de l’armée syrienne et qui, de fait, deviendra le garant, avec une main de fer, de la stabilité du nouvel Etat ; les Britanniques qui devront concéder la création d’un état juif tout en créant un nouveau royaume, celui des Hachémites de Jordanie, chassés de la Mecque, où la famille hachémite en était le « Sharif », par les Wahhabites ; les royaumes d’Egypte ou d’Irak quant à eux, auront une durée de vie éphémère et les têtes couronnées seront remplacées par des hommes forts issus de l’armée…
Ces régimes autoritaires ont été déterminants, qu’on le veuille ou non, pour maintenir les différentes communautés dans un certain ‘vivre ensemble’ ou côte à côte à défaut car les communautés sont nombreuses et s’identifient le plus souvent à une religion ou à l’un de ses courants.

Si l’on prend l’Islam, il est divisé en trois grandes branches, les Sunnites largement majoritaires, les Chiites et enfin les Kharidjites, minorité surtout présente en Afrique du Nord. Cependant, au sein du Sunnisme on distingue quatre écoles dont celle fondamentaliste, des Wahhabites, les Hanafites, présents en Turquie et en Asie Centrale, les Malékites, en Afrique septentrionale et occidentale et les Chafiites en Egypte et dans l’Océan Indien et enfin des confréries comme le soufisme, les frères musulmans, les salafistes …etc. et figurent tous dans ce spectre Sunnite.

Les Chiites quant à eux se répartissent en trois écoles : les Zaydites, les Duodécimains et les Ismaéliens.
Le monde Chrétien au Moyen Orient n’est pas moins divisé puisque l’on compte plus de dix églises entre les Melkites ou Grecs Orthodoxes et la branche ralliée à Rome, les Grecs Catholiques ; les Nestoriens et les Chaldéens Catholiques, les Syriens Orthodoxes, les Jacobites et les Syriaques ou Syriens Catholiques, les Coptes d’Egypte partagés entre un patriarcat copte orthodoxe et un autre copte catholique, l’église arménienne qui comporte également une branche catholique et enfin celle des Maronites ; il convient d’ajouter à ce panorama d’une part la Communauté Latine directement rattachée à Rome et enfin les églises protestantes qui se sont multipliées dans la foulée de l’établissement du collège protestant syrien de Beyrouth au XIXème siècle.

Dans ce monde complexe, il va de soi que si quelque puissance extérieure souhaitait intervenir il lui faudrait soit utiliser la force brutale sachant que son effet sera temporaire soit essayer de comprendre le processus de décision, d’alliances, de changement d’alliances afin d’essayer d’y distiller ses messages et d’y imprégner sa marque. Un point fondamental est la lecture par les populations locales du « message » porté par les puissances extérieures, or ce message s’est de plus en plus réduit à marteler à l’envi l’objectif d’un monde irrigué par une fibre démocratique universelle, en souhaitant le départ de « dictateurs » (Moubarak, Ben Ali, Bashar el Assad et son père encore plus cruel, Qaddafi, voire Saddam Hussein lorsqu’il était utile au « containment » de l’Iran de Khomeini) un temps courtisés par ces mêmes puissances extérieures, ce qui a contribué à brouiller le message originel voire à le décrédibiliser et ce, dans une région à la recherche d’un mieux-être économique et social.

Une réponse simpliste à une situation complexe

Une personne étrangère à la problématique de la région aura du mal à comprendre pourquoi à l’époque, le royaume conservateur d’Arabie Saoudite soutenait le Sud Yémen communiste mais d’obédience Sunnite, contre le Nord Yémen conservateur mais d’obédience Chiite. Ce fut le même cas de figure entre les leaders du même parti « baas » mais ennemis, Assad le syrien mais Chiite et Sadam Hussein l’irakien Sunnite.

Le souvenir de l’histoire joue aussi son rôle, les Chrétiens d’Orient étant parfois perçus, et à tort, comme les relais des puissances occidentales et du Vatican. Ce fut le cas en Irak où, la guerre visant à faire chuter Saddam Hussein, a entraîné une vague de persécutions et de départ de cette très vieille communauté de chrétiens réduite à sa plus simple expression (l’arrestation de Saddam Hussein, extrait de sa cache de façon brutale et humiliante a beaucoup choqué le monde arabe, chrétiens inclus ; là aussi le message a été interprété différemment selon le camp où on se place et le même scénario se produit en Syrie !

Le conflit israélo-palestinien contribue également au désordre régional et au doute quant à la bonne foi des occidentaux lorsqu’ils traitent le conflit et proposent des solutions (droits de l’homme, non-respect des accords par Israël, des résolutions des Nations Unies comme la 248, sur le retour aux frontières de 1967, la non-ratification par Israël du traité de non-prolifération nucléaire … etc. et plus près de nous, les accords d’Oslo de 1993 et surtout l’assassinat d’Yitzhak Rabin qui militait sincèrement pour la paix).
En marge de conférences que je donnais à Alger en 2008, j’ai eu l’occasion de rencontrer le secrétaire général du gouvernement algérien et au cours de notre entretien j’ai évoqué le dossier UPM (Union pour la Méditerranée) cher à Nicolas Sarkozy ; le secrétaire général fut très net car pour lui il n’y aura pas d’avancée possible tant que le dossier israélo-palestinien ne sera pas soldé.

Or la diplomatie occidentale et la française en particulier, a effectué une conversion « droits de l’homme » et en fait, depuis Hubert Védrine et Alain Juppé, la France n’a connu que des ministres des affaires étrangères transparents ou se comportant comme s’ils étaient à la tête d’une ONG, remuants mais sans vision politique. Le drame a été qu’ils ont utilisé leur pouvoir pour nommer des ambassadeurs de la même engeance (cas de la Syrie par exemple, avec la nomination d’un ex-urgentiste au poste délicat d’ambassadeur à Damas là où, un ambassadeur chevronné eût été utile.) Dans la même veine certains pays occidentaux se sont érigés en juges de bonne conduite en déclarant du jour au lendemain que ceux reçus en grande pompe à l’Elysée hier comme présidents, Assad, Kadhafi, Ben Ali et Moubarak passaient tout d’un coup dans le groupe des « dictateurs » avec en plus le soutien d’une presse docile et dénuée d’esprit de discernement jouant le rôle d’amplificateur. Sans revenir sur les effets désastreux sur l’équilibre interne des pays débarrassés de leurs « tyrans », le manque cruel de réflexion sur les effets collatéraux y compris régionaux de telles actions (Libye / pays Sahéliens … etc.) laisse pantois et que dire des populations locales prises entre les feux des milices diverses et variées qui sévissent, leur rendant la vie impossible, les invitant ainsi à s’expatrier ! Que faire dans ces conditions ?

Affirmer son identité ; dialoguer en tenant compte des réalités

Une tentation séduisante serait d’entrer dans le jeu de l’Orient compliqué mais le risque de se prendre les pieds dans le tapis est bien plus élevé, à l’exception d’actions à la marge, pour obtenir les résultats escomptés. Ce qu’attendent désespérément les populations du Moyen-Orient c’est un Occident qui « parle vrai » et qui ne prêche pas, en ne s’appliquant pas à lui-même, les mêmes règles que celles qu’il souhaite exporter ou qui utilise un prisme sélectif et biaisé dans ses choix, ses déclarations, ses soutiens accordés (droits de l’homme en Palestine / Israël et sa bienveillance par rapport aux pays producteurs de pétrole du golfe : Arabie Saoudite, Qatar etc…).

Pour le monde extérieur l’Europe est perçue comme une terre chrétienne (75 % des européens se déclarent comme chrétiens selon une étude du think tank du Parlement Européen (cf. « violences et persécutions contre les chrétiens dans le monde », Bruxelles, décembre 2015). C’est sur cette base que la Russie opère dans le monde arabe suite à l’entente tacite passée entre le Patriarche de l’église orthodoxe et l’exécutif russe : « un Etat, une langue, une religion » et ceci sans rejeter les autres religions, au contraire, la position de l’église orthodoxe de Russie est intéressante à ce sujet. A l’occasion de sa visite à Rome en 2010, Mgr. Hilarion, le ministre des affaires extérieures du patriarcat, écrivait dans l’Osservatore Romano « l’Islam est bienvenu en Russie mais il y a une priorité pour la religion première, c’est à dire à l’Eglise Orthodoxe ce qui a l’avantage de clarifier les choses puisqu’il appartient aux religions « nouvelles » de s’adapter au contexte russe et à son histoire, ses traditions etc … ceci, sachant que, toujours selon la même étude du PE dans ses projections pour 2050, le nombre d’athées et d’agnostiques devrait baisser de 16,14% en 2010 à 13,2% en 2050, le Christianisme restant la première religion au monde avec 31,4% talonné par l’Islam, en augmentation avec 29,7 % et loin devant les Hindouistes 14,9 % et les Boudhistes en baisse (5,2%). Donc ceux qui rêvaient d’un monde sans religion ou tout au moins avec les religions mises au placard en seront pour leur frais et il faudra composer avec les religions et avec le religieux imbriqué dans le politique.

Cette nuance est importante sachant que dans l’avenir le Moyen-Orient sera probablement davantage « mono-religion », les Chrétiens ayant été soit éliminés soit marginalisés, tandis-que l’Europe (l’occident) sera davantage, au contraire, et ce, bon gré mal gré, multi- confessions, d’où l’importance de savoir qui nous sommes. Si l’Europe sort de sa timidité coupable quant à se définir, elle devra ensuite mettre en place une politique lisible par les populations et les gouvernements du Moyen-Orient : être juste dans le conflit israélo- palestinien et équitable dans sa manière de lire le respect des droits de l’homme, aider à la démocratie économique tout en respectant les traditions politiques des pays concernés et enfin utiliser la manière forte lorsque nécessaire.

Le dialogue entre les politiques et les religions doit être un élément clé des rapports entre Europe et Proche -Orient : dialogue politique et dialogue religieux même si l’on connaît par expérience la difficulté du dit dialogue (en poste à Rome en qualité d’ambassadeur auprès du Saint Siège, je me suis souvent entretenu avec les responsables du dialogue inter-religieux et selon eux, si le dialogue avec le Chiisme est relativement productif du fait de la structure même de l’encadrement religieux, c’est beaucoup plus compliqué avec le monde Sunnite : en effet comme chaque communauté peut librement choisir son Imam, quelle que soit la formation idéologique de ce dernier, cette formule souple laisse la porte ouverte à toutes les interprétations du Coran, à toutes les dérives et ce, quelle que soit la position des docteurs de la loi de l’université d’Al Azar.

Quant à l’utilisation de la force, d’aucuns ne manqueront pas d’objecter que nous ne devons pas donner l’impression de mener une guerre contre l’Islam et de bombarder des pays musulmans, une guerre qui n’a pas lieu d’être a priori et sachant que toute utilisation de la force doit intervenir en dernier recours, qu’elle ne doit pas s’inscrire dans la durée et surtout qu’elle doit s’accompagner d’un projet politique sérieux soutenu par les principales communautés de pays ou de la zone concernée ; à cela on répondra que dans le monde où la « fin de la fin de l’histoire » est constatée, si l’Europe veut continuer à exister elle doit s’affirmer et non pas se replier sur elle-même, ce qui serait suicidaire et ne règlerait pas le problème, car nous afficherions encore plus notre faiblesse face à un Islam politique qui pense que l’heure est venue de prendre le pouvoir tant rêvé depuis des siècles.

De surcroît, on fera remarquer que les interventions militaires au Moyen-Orient sont souvent faites à la demande de dirigeants musulmans ou pour défendre certains groupes ou certaines communautés musulmanes. Et si la grande majorité des musulmans qui sont en Europe aspirent à y vivre en paix le fait que, d’une part la religion musulmane n’a pas opéré une séparation de « la mosquée et de l’Etat » pourrait faire basculer cette majorité silencieuse vers le tenants de l’Islam politique et de la revanche sur l’Occident ; ce fut entre autres la technique utilisée par le FLN en Algérie pour rallier à lui les masses de « fellahs » (paysan en arabe). Par conséquent, il reste encore beaucoup de progrès à faire du côté occidental pour identifier les vrais ennemis et se défaire de ce corset des droits de l’homme, sans éliminer les grands principes pour autant, qui a annihilé toute capacité d’analyse multi-critères et nous a amené à prendre des positions regrettables depuis la guerre en Irak.

Yves Gazzo 
Ambassadeur, Représentant officiel de l’Ordre Souverain de Malte auprès de la Commission européenne
(28/01/2016)