Mercredi 22 Novembre 2017
 

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La guerre de Trente Ans : Annonciatrice des crises contemporaines ?

Article publié sur le site du CICR le 25/09/2017 par Pascal Daudin, Conseiller principal de l’unité « Politique humanitaire » du CICR

De 1618 à 1648, l’ensemble de l’Europe du Nord fut affectée par une série d’épisodes guerriers que l’on appellera plus tard la guerre de Trente Ans. On peut naturellement s’interroger sur l’intérêt actuel d’un tel événement. Or, cette guerre combina actions violentes, épisodes de famine et épidémies qui affectèrent profondément l’Europe et sa population durant trois décennies de conflit. Elle provoqua également un choc intellectuel qui conduira aux prémisses de l’ordre international d’aujourd’hui et posa les fondements du droit de la guerre. Moins connue cependant est la valeur de cet épisode pour la compréhension des conflits armés contemporains et pour la pratique de l’action humanitaire. On notera ainsi l’action caritative de Saint Vincent de Paul, qui esquissa une ébauche « d’action humanitaire » proche de celle que l’on entend aujourd’hui. Plus encore, ce cas ancien de protracted conflict donne un point de comparaison avec de nombreux conflits contemporains qui peinent à trouver une solution politique durable. Durant la guerre de Trente Ans, peut-être comme au Yémen, au Sud Soudan, au Nigéria et en Somalie aujourd’hui, la première cause de mortalité n’était pas tant les opérations militaires, mais bien le délitement des structures politiques et du tissu social. Il y a près de quatre siècles, l’histoire avait déjà démontré comment les conflits prolongés pouvaient être aux origines de la famine et provoquer des épisodes catastrophiques pour les populations civiles.

Libera nos, Domine, a bello, a fame, a peste!

Le 23 mai 1618, une assemblée de protestants de Bohème emmenés par le Comte Heinrich von Thurn défenestra deux des gouverneurs impériaux de l’Empire et leur secrétaire du haut du château Hradcany à Prague. Personne de se doutait que cet épisode déclencherait un conflit qui s’étendrait sur trois décennies, ni que la révolte de Bohème enflammerait une grande partie du territoire européen. C’était le début de la guerre de Trente Ans.

Peu de protagonistes de l’époque auraient anticipé que la Suède occuperait l’Alsace, ou que l’Espagne mènerait campagne aux Pays-Bas après avoir traversé le Piémont et les Alpes. Ces enchaînements politiques et militaires nous rappellent que le XVIIème siècle était aussi imprévisible, fluide et complexe que ne l’est le XXIème.

On peut imaginer la confusion que créèrent ces événements dans les esprits des contemporains et la perte de repères religieux et moraux qui s’ensuivit. Cette guerre ébranla profondément le monde des idées et suscita un choc intellectuel qui conduira ensuite au Siècle des Lumières.

La guerre de Trente Ans constitue toujours un objet de fascination. La mémoire collective et la littérature en conservent la souvenir, de Simplicissimus à Mère Courage. Elle a toujours une résonance particulière puisque la résurgence actuelle des guerres religieuses semble faire parfois mentir les règles de la géopolitique classique.

Il est impossible ici de retracer dans le détail l’ensemble des péripéties et les renversements politiques qui ont émaillé ce conflit, mais nous en énumérerons les éléments essentiels. Les hostilités furent initialement liées à la tentative de l’Empereur Ferdinand II de restaurer l’hégémonie catholique au sein de l’Empire, mais déclencha assez rapidement une série d’interventions et d’alliances qui entraina l’essentiel de l’Europe dans une série de conflits et de campagnes militaires qui affectèrent un grande partie du continent.

Cette guerre impliqua non seulement les grandes puissances de l’époque comme le Saint-Empire (dominé par les Habsbourg), la Papauté, l’Espagne, la Savoie, les Princes Allemands, la Suède, le Danemark et la France, mais aussi de multiples entités plus ou moins indépendantes. Elle se termina en 1648 par le traité de Westphalie, qui jeta indirectement les bases de l’égalité souveraine entre Etats, le principe de non interférence dans les affaires internes, et des mécanismes de régulation des différends. Ce traité créa en cela les prémisses de l’ordre international que nous connaissons encore aujourd’hui.

UNE GUERRE TOTALE ?

La guerre de Trente Ans fut à l’évidence une guerre complexe de longue durée (protracted conflict) qui impliqua de multiples acteurs que l’on appellerait aujourd’hui ‘étatiques’ et ‘non étatiques’, dans une complète intrication de conflits internationaux et internes menés par des contingents réguliers et irréguliers, des groupes de partisans, des armées privées et des formations de paysans conscrits. De par son emprise profonde et durable sur les sociétés de l’époque, elle pourrait même être qualifiée de « guerre totale » car elle mobilisa des pans entiers des sociétés de l’époque et déborda largement du champ de bataille.

Elle vit la multiplication de formations combattantes constituées de troupes mercenaires versatiles et de bandes de maraudeurs armés se livrant à de multiples exactions, en toute impunité. On observa l’émergence de véritables entrepreneurs de guerre, à l’instar d’Albert von Wallenstein, qui contribuèrent à la perpétuation des hostilités. Une campagne militaire est un investissement qui doit rapporter des dividendes qui financent à leur tour d’autres expéditions. A certains égards, la guerre devint au fil des ans une forme d’industrie dont il fallait assurer le caractère durable par la spoliation systématique des ressources, au point de dévaster des régions entières sans possibilité de rétablissement à court terme.

Cette guerre se caractérisa par des campagnes entrecoupées trêves éphémères négociées par l’Eglise, ponctuée de batailles d’une rare violence, de raids en profondeurs (i.e. effectués loin des bases militaires et en dehors de toute logique de fronts) et aboutit à un chaos généralisé qui affecta durablement une grande partie du territoire européen, en particulier l’Allemagne. Elle se manifesta par une combinaison de sièges, de batailles rangées, d’occupations et de répressions brutales.

De sanglantes révoltes de populations paysannes écrasées par l’impôt répondirent aux forces d’occupation ou aux ravages perpétrés par des troupes mercenaires ou par des soldats sans maître. Des pogroms contre les communautés juives et des massacres de réfugiés eurent lieux dans les grandes villes (Francfort, Mayence), pour ne pas mentionner les chasses aux sorcières menées par des tribunaux d’inquisition. Les campagnes incessantes et la mobilité des troupes provoquèrent des déplacements massifs de populations.

La guerre fut aussi accompagnée d’épidémies de typhus et de peste qui affectèrent indifféremment soldats et civils. Enfin, elle se déroula dans un épisode climatique dit de « petite glaciation » qui pesa lourd sur l’agriculture et les ressources vivrières.

Impact de la violence

Les statistiques sont lacunaires et nous ne disposons que de registres urbains ou ecclésiastiques et de témoignages isolés pour rendre compte de l’impact de la violence de la guerre de Trente Ans.

Il semblerait néanmoins que la part directe des violences faites aux populations soit restée relativement faible au regard de l’impact profond des pillages, de la destruction de l’économie et des épidémies qui suivirent ou accompagnèrent les hostilités. Il est généralement admis que les épidémies de typhus et de peste firent beaucoup plus de victimes que les mousquets et les canons.

RÉGULER L’ART DE LA GUERRE?

Bien que la Guerre de Trente ans fut, en maintes circonstances, très violente et d’une sauvagerie sans pareille, on ne peut considérer qu’elle eût été un déchaînement d’atrocités sans limite. Quelques règles émergèrent du chaos des combats, certaines dictées par la raison pratique (économiser ses forces), d’autres inspirées par les préceptes religieux.

Il était en général admis que les villes ou les villages qui se rendaient sans résistance devaient jouir de la mansuétude des assaillants, afin de ne pas provoquer inutilement l’hostilité de la population civile envers les troupes qui allait demeurer sur place.

Dans son ouvrage Aphorismes sur l’art de la guerre, Raimondo Montecuccoli, rappelle que répandre la terreur dans les esprits et proférer des menaces de famine sont des méthodes légitimes de guerre, mais que ceux qui se soumettent sans combattre doivent en revanche être traités humainement.

Le Chevallier Antoine de Ville, dans un manuel publié en 1639, explique que le pillage à outrance et l’incendie sont des stratégies admises pour remporter un combat, mais que les troupes doivent épargner les églises et le clergé, l’honneur des femmes et les non-combattants, « car cela offense Dieu et invite sa vengeance ». 

Mais l’avancée la plus importante est sans doute la parution en 1625 de l’ouvrage d’Hugo Grotius, De Jure Belli ac Pacis, qui dans son Livre III pose les fondements du droit de la guerre :

« Quant à moi, convaincu, par les considérations que je viens d’exposer, de l’existence d’un droit commun à tous les peuples, et servant soit pour la guerre, soit dans la guerre, j’ai eu de nombreuses et graves raisons pour me déterminer à écrire sur ce sujet. […] Pour des causes légères ou sans motifs on courait aux armes, et lorsqu’on les avait une fois prise, on n’observait plus aucun respect ni du droit divin, ni du droit humain, comme si, en vertu d’une loi générale, la fureur avait été déchaînée sur la voie de tous les crimes. »

Grotius fut un des négociateurs du Traité de Westphalie.

Exemples tirés de: Hanlon, Gregory (2012), ‘Wartime mortality in Italy’s Thirty Years War: The duchy of Parma 1635-1637’, Histoire, économie & société, 4.

Ainsi, lors de la célèbre bataille de la Montagne Blanche qui se livra sur les hauts de Prague, les pertes militaires s’élevèrent à 200 morts dans les rangs de la Ligue impériale, alors que la « fièvre hongroise » (le typhus) tua plus de 14,000 hommes de cette même Ligue durant l’année 1620. La guerre de siège fut assez meurtrière et dans certains cas la mortalité put s’élever à 100 personnes par jour (Nuremberg, Breda). La peste se déclara en de multiples endroits tout au long du conflit avec un pic en 1636 en Lorraine, un épisode aussi appelé peste « suédoise ». Les mouvements de population contribuèrent à la propagation des épidémies et à l’effondrement démographique de certaines régions.

Certains chefs de guerre prirent l’habitude de financer leurs expéditions militaires en mettant des populations entières en coupes réglées, ce qui finit par provoquer un effondrement généralisé de l’économie. Les pénuries de nourriture étaient souvent liées aux besoins de troupes, car le ravitaillement depuis des bases lointaines était impossible ; d’autant plus que pour la première fois en Europe, des armées de taille significative s’affrontaient et se déplaçaient constamment.

Si les Princes et les aristocrates payaient les frais de recrutement, l’entretien des armées était laissé à la discrétion des troupes combattantes. Celles-ci taxaient ou dépouillaient les paysans et les populations urbaines, ou encore pillaient systématiquement les localités non défendues pour subvenir à leurs besoins. Certaines armées atteignirent des tailles considérables pour l’époque car elles étaient composées non seulement d’éléments militaires, mais aussi et surtout de cohortes de civils, principalement des familles et des serviteurs qui assuraient la logistique. Ces cohortes dépassaient parfois de 4 à 5 fois la taille des effectifs combattants.

Bilan humain

Les meilleures approximations parlent de 450,000 morts au combat mais il faut sans doute tripler ce nombre si l’on ajoute les décès par épidémie. Les estimations de la mortalité globale sur cette période oscillent entre 4 et 12 millions, l’essentiel étant dû aux famines et aux diverses maladies transmissibles. On estime que l’Europe perdit en moyenne 20% de sa population mais ce chiffre a pu s’élever à 60% dans certaines régions.

Même si la haute mortalité était la norme au XVIIème, ces données sont encore très élevées. Par comparaison, la guerre de 1914–1918 amena à une baisse de 5% de la population européenne (en incluant les conséquences de l’épidémie de grippe espagnole qui suivit l’armistice). Le seul exemple comparable contemporain connu est la chute démographique de l’URSS après la Seconde Guerre mondiale, soit 12 % de la population totale. Les pertes démographiques de la guerre de Trente Ans se prolongèrent encore plusieurs années après la fin du conflit car elles eurent aussi un effet significatif sur la nuptialité et la fertilité.

A titre d’exemple, certaines sources historiques indiquent que les armées suédoises détruisirent à elles seules en Allemagne quelques 2’200 châteaux, 18’000 villages, 1’500 villes, soit un tiers des villes allemandes. La prise de la cité de Magdebourg (1631) se solda par la mort de 24’000 personnes, pour la plupart brûlées vives dans les décombres de leurs maisons. Un épisode d’une sauvagerie relativement inédite pour l’époque. L’ampleur des atrocités commises est encore sujette à débat, on ne peut affirmer que des massacres systématiques aient eu lieu. En revanche, la mise au pas des populations civiles passait par une politique quasi générale de terreur et le pillage était une pratique généralisée.

Les villes et villages qui désiraient échapper à la destruction et au pillage s’accordaient à payer aux assaillants potentiels « un impôt sur le feu » (Brandschatzung) ou des « protections contre le pillage ». Les villes elles-mêmes devenaient des lieux de refuge pour les paysans qui ne pouvaient cultiver leurs terres que de manière épisodique et au prix de risques énormes. A titre d’exemple, la ville d’Ulm dû accueillir en 1634, 8000 réfugiés pour une population de 15.000 habitants, soit à peu près le même ratio que l’on trouve aujourd’hui au Liban. Dans certaines régions, les prix du blé furent multipliés par six. Aux alentours de 1648, environ, un tiers des terres cultivables de l’Empire avaient été abandonnées ou laissées en friche.

QUELS ENSEIGNEMENTS POUVONS-NOUS TIRER DE LA GUERRE DE TRENTE ANS ?

Les historiens sont partagés sur la signification actuelle de la guerre de Trente Ans. Certains parlent de la première expérience de « guerre totale » tant son emprise sur les sociétés de l’époque fut large, profonde et durable. Très éloignée de l’esprit de chevalerie ou de la guerre en dentelle, elle fut sans doute une forme de guerre « moderne », de par sa combinaison de conflits de basse intensité et d’affrontements classiques.

Certains observateurs tirent des parallèles politiques entre les guerres de religions du XVIIème siècle et certaines situations de conflits dans le monde. La très relative érosion actuelle du système westphalien enflamme parfois les imaginations. Ainsi Sbigniew Brzezinski avait comparé il y a quelques années, la multiplication des conflits au Moyen-Orient, à une guerre de 30 ans. Richard Haas de son côté n’avait pas hésité à voir dans l’immolation par le feu en 2011 d’un jeune vendeur de fruits et légumes tunisien, une nouvelle manifestation de la défenestration de Prague.

Certains économistes, à l’instar de Michael T. Klare n’hésitent pas à affirmer que la raréfaction des ressources, les effets du changement climatique, une certaine redistribution des cartes entre états pourraient amener à une instabilité et à une compétition politique et militaire comparable à celle que l’on a connu au milieu du XVIIème siècle. Des stratèges se prennent à rêver qu’un nouveau contrat Wesphalien pourrait assurer une paix durable dans certaines régions du monde.

Bien que la métaphore politique soit tentante, elle est historiquement sujette à caution tant la configuration internationale et les systèmes de gouvernance ont changé. Il est en effet toujours hasardeux de comparer des séquences historiques diachroniques. La référence à un événement ancien) pour expliquer un phénomène contemporain est un exercice qui n’est jamais dénué d’arrière-pensée politique. Si des similitudes existent, elles ne sont pas forcément la démonstration de phénomènes comparables mais plutôt de l’ordre du discours orienté.

Les effets dévastateurs d’une guerre hybride

L’intérêt de la guerre de Trente Ans se trouve sans doute ailleurs. Elle est riche d’enseignement car elle nous donne un point de comparaison avec de nombreux conflits contemporains qui n’ont trouvé jusqu’ici aucune solution politique durable. Cette multiplication de faits de guerre à grande échelle et sur la durée illustre les liens qui existent entre la violence et l’impact sur le système social et politique. En relisant les sources documentaires sur ce conflit vieux de plus de 300 ans, on ne peut s’empêcher de tirer des parallèles avec l’Afghanistan, la République Démocratique du Congo, le Soudan ou la Somalie.

Cette guerre est peut-être un des premiers cas documentés de ce que nous appelons aujourd’hui des conflits prolongés (protracted conflicts). Elle est le contre-exemple de l’affrontement géographiquement limité, court, rapide, décisif qui aboutit rapidement à un nouvel équilibre des forces (c.f. Carl von Clausewitz) et qui est une affaire de champ de bataille et d’armistice. La guerre de siège que l’on a vu ressurgir en Irak et en Syrie est un exemple de mise en pratique de stratégies d’usure qui affectent durablement les populations civiles et leur environnement, car aucun des camps n’est en mesure d’emporter la décision rapidement, faute de moyens.

SAINT VINCENT DE PAUL: UNE ÉBAUCHE D’ACTION HUMANITAIRE?

En 1640, Vincent de Paul, sur injonction de Louis XIII envoie une douzaine de missionnaires chargés de soulager le sort des populations dans les duchés de Bar et de Lorraine, durement touchés par l’invasion suédoise et l’occupation française. Les témoignages de l’époque sont éloquents sur l’ampleur du désastre humain. On parle de hordes de populations affamées et des cas de cannibalismes sont rapportés aux Eglises.

La Mission a des objectifs spirituels et pastoraux mais aussi caritatifs. Vincent réunit des fonds assez considérables pour distribuer nourriture et vêtements aux indigents ainsi que pour le traitement des malades. Contrairement aux classiques aumônes, il s’agit d’une opération organisée, qui identifie très rigoureusement les catégories de personnes à assister, établit des listes de bénéficiaires prioritaires comme les vagabonds ou comme les femmes et les mères qui pourraient tomber dans la prostitution. Vincent décourage formellement certaines congrégations d’agir uniquement selon « leur bon cœur » et les enjoint à œuvrer avec méthode.

Ses envoyés collectent des fonds, rendent des comptes, contrôlent les distributions et surveillent de près le clergé local chargé de la mise en œuvre des différentes actions charitables. L’action des missionnaires ne se contente pas de parer à l’urgence de la famine mais se préoccupe aussi de redémarrer un semblant d’économie en distribuant outils et instruments aratoires. Peu à peu, des congrégations locales se constituent et prennent le relais de la Mission et celle-ci se retire progressivement.

Il est intéressant de noter que cette entreprise charitable est menée de concert avec une action spirituelle destinée à détourner les populations de la Réforme. Il s’agit de soigner les corps mais aussi de sauver les âmes. Elle n’était pas non plus dénuée d’intention politique puisqu’il fallait en quelque sorte atténuer le poids de l’occupation militaire. La manne céleste est clairement identifiée comme française ; elle a pour objectif de gagner les cœurs et les esprits des Lorrains au Royaume de France.

Sources: Fabienne Henryot, « Guerre Et Charité: L’action de Vincent de Paul en Lorraine (1637-1649) », Archives ouvertes (4.11.2015). In Bertrand Forclaz and Philippe Martin, Religion Et Piété Au Défi De La Guerre De Trente Ans. Histoire; Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2015.

Le démographe Quentin Outram a mis en lumière les différentes synergies entre violence, famine, mortalité et épidémies dans le contexte de la guerre de Trente Ans. Selon lui, ni la composante militaire seule, ni les difficultés économiques prises isolément ne peuvent expliquer les catastrophes humanitaires de grande ampleur.

Durant la guerre de Trente Ans, la composante d’affrontement militaire a surtout joué un rôle de catalyseur de différents phénomènes mais n’est pas été la cause première de mortalité. C’est surtout le délitement des liens politiques et du tissu social causés par différents épisodes de violence qui conduisit à des catastrophes de large ampleur. Cette désintégration n’intervint pas rapidement, mais à partir d’un certain stade elle fut très difficile à enrayer, en particulier lorsque la violence prit un caractère endémique et s’entretint d’elle-même. Par contraste, la Guerre civile anglaise (1642-1651) ne provoqua aucun effet démographique notable car le niveau de violence ne précipita jamais un effondrement de l’économie et ne suscita pas de mouvements massifs de populations.

En sociologie des conflits, il est toujours difficile de distinguer entre concomitance, corrélation et causalité. Ainsi les liens entre la malnutrition et la prévalence de maladies infectieuses ou transmissibles divisent encore les experts, par contre nous savons que les famines catastrophiques sont généralement une conséquence indirecte mais réelle des opérations militaires. Une étude réalisée sur la situation au Darfour en 2010 a montré que la violence armée crée au-delà de ses effets directs des phénomènes tels que des mouvements de population – ou des entraves à ces mouvements – qui perturbent l’économie, l’accès aux marchés et crée des dysfonctionnements profonds dans les réseaux d’approvisionnement. Le système local est dès lors dans l’incapacité de résister à des chocs supplémentaires comme des événements climatiques.

Il est aussi intéressant de retenir, comme l’avait souligné Alex de Waal à propos de la famine au Soudan en 1983-5, qu’en situation de guerre, c’est la prévalence de la violence qui empêche les populations de résister à une dégradation des conditions économiques. Par effet de spirale, les famines et pénuries provoquent à leurs tours un effondrement de l’ordre social. Les populations ne font plus confiance aux autorités formelles ou informelles pour les protéger. La violence armée affaiblit ainsi considérablement la capacité des populations à développer des mécanismes de résilience. Mark Duffield a démontré comment par exemple le warlordism et l’économie de prédation se développent dans les conflits hybrides et rendent vain tout espoir de développement.

Guerres prolongées et action humanitaire

La guerre de Trente Ans est peut-être une métaphore des situations de conflits auxquels les organisations humanitaires sont confrontées dans de nombreux contextes où elles opèrent. Un des défis majeur est à la fois de répondre aux urgences mais aussi d’atténuer les effets d’érosions et d’impact cumulatif sur les secteurs comme les systèmes de santé, l’éducation, la sécurité alimentaire, l’alimentation en eau et en électricité.

Comme il y a 300 ans, les vulnérabilités se multiplient et interagissent entre elles. La réponse humanitaire doit à la fois s’incarner dans le temps court et le temps long, éteindre à la fois des incendies et reconstruire des maisons qui résistent au feu. Il n’est plus question de considérer les conflits comme une série d’évènements séparés mais comme des mécanismes qui rongent le cœur des sociétés. Une école détruite ou qui a cessé de fonctionner est une hypothèque sur le futur : le risque que des enfants privés d’enseignement ou dépourvus de toute formation rejoignent les combattants ou soient incapables de participer à la reconstruction de leur pays est une conséquence profonde la guerre.

Le CICR propose depuis longtemps une vision systémique des conflits qui brise la frontière artificielle entre l’urgence et le développement. Investir dans la réparation d’infrastructures, garantir des services, mettre sur pied des programmes d’amélioration durable qui favorisent la résilience, maintenir des populations au-dessus du seuil de pauvreté, sont des actions destinées à soutenir les capacités locales. Elles sont autant d’initiatives qui permettent d’éviter ou de retarder une dislocation de l’ordre social dont les effets peuvent être catastrophiques et de longue durée. L’objectif est toujours de prévenir « the perfect storm ».

On se rappellera que le Traité de Westphalie fut certes le produit du génie politique de quelques-uns et mit fin à la guerre en accouchant d’un système interétatique dont les principes prévalent encore aujourd’hui. On oublie peut-être qu’il fut aussi l’enfant d’une Europe exsangue. Ne le surnomme-t-on pas aussi le Traité de l’Épuisement ?


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