Vendredi 14 Décembre 2018
 

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Syrie: «L’inaction des démocraties sur la Ghouta aura un coût élevé»

Article paru sur le site l’Opinion le 08/03/2018 par Jean-Dominique Merchet

Ancien ambassadeur à Damas, Michel Duclos s’élève contre « le triomphe de la force pure » à l’œuvre dans la Ghouta orientale. Il met en garde contre une « diplomatie humanitaire » favorisant la reddition des rebelles

Les faits. Jean-Yves Le Drian a promis jeudi sur CNews une «​riposte française » en cas d’utilisation avérée d’armes chimiques par le régime syrien. « Il y a aujourd’hui des faisceaux de convergences, des faisceaux d’indications qui laissent à penser que l’arme chimique peut être utilisée ou a déjà été utilisée. Nous n’avons pas les preuves mais (…) si l’usage d’armes chimiques, faisant des morts, était constaté, vérifié, attribué, la riposte française serait au rendez-vous », a déclaré le ministre français des Affaires étrangères, ajoutant que cette riposte impliquerait aussi les Etats-Unis.

Ancien ambassadeur de France à Damas et conseiller spécial à l’Institut Montaigne, Michel Duclos est l’un des observateurs les plus attentifs des crises du Proche-Orient. Pour l’Opinion, il analyse la situation en Syrie, avec l’offensive du régime sur la Ghouta, une zone tenue par les rebelles dans la banlieue de Damas.

Quinze mois après la chute d’Alep-est, assiste-t-on au même scénario à Damas avec la reconquête par les troupes de Bachar el-Assad de la Ghouta, un secteur tenu par l’opposition ?

Le drame qui se joue dans la Ghouta-est était totalement prévisible. Il était inscrit dans l’évolution du rapport des forces sur le terrain et constitue en effet dans une large mesure une réplique du scénario de la chute d’Alep fin 2016. Certes, les situations de ces deux « batailles » urbaines ne se recoupent pas entièrement : la population actuellement sous les bombes aux portes de Damas avoisine 400 000 personnes quand il ne restait plus qu’un millier d’habitants dans les derniers jours d’Alep-est ; le dernier carré des combattants à Alep se comptait par centaines, ils sont peut-être 20 000 dans la Ghouta ; la province d’Idlib fournissait potentiellement un refuge pour les habitants d’Alep-est, alors qu’il n’y a guère d’issue possible pour les habitants de la Ghouta. Autre différence importante : les Iraniens et le Hezbollah ne participent pas à l’offensive, qui est le fait des troupes d’élite du régime, soutenues par la Russie. Elles sont désormais capables de monter ce type d’opération. En cela, la Ghouta est un révélateur de l’état des forces en présence.

Et sur un plan politique ?

Alep-est avait été conquise de l’extérieur par la rébellion alors que la population de la Ghouta est l’une des premières à s’être soulevée en Syrie. Les combattants de la Ghouta sont des enfants du pays, des jeunes gens qui ont pris les armes pour abattre le régime, protéger leurs familles, échapper à la conscription et bien entendu aussi pour des motifs parfois plus cyniques. Ils appartiennent à des milieux conservateurs sur le plan religieux, ce qui a fait le jeu des mouvements d’inspiration islamiste et notamment de Jaysh al-Islam, qui a longtemps dominé le front des rebelles locaux.

Quel est l’enjeu pour le régime ?

Il est à la fois stratégique et politique : dès lors qu’il a repris le contrôle des deux tiers du territoire (la « Syrie utile »), la persistance d’une poche rebelle à 10 kilomètres du palais présidentiel lui devient insupportable. Ses sympathisants présentent l’effroyable carnage comme un épisode d’une « stratégie de contre-insurrection ». Cette contre-insurrection serait d’autant plus justifiée, selon eux, que des tirs de mortier en provenance de la zone rebelle touchent quotidiennement la ville de Damas et que la résistance de la Ghouta est animée par des groupes armés islamistes dont Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui est affilié à al-Qaïda. En réalité bien sûr, la brutalité du traitement infligé aux populations civiles de la Ghouta est sans commune mesure avec les attaques des groupes armés sur Damas. Aucune stratégie de contre-insurrection ne peut par ailleurs justifier de cibler systématiquement les hôpitaux et les structures médicales ou d’affamer des villes entières.

Certains comparent l’opération sur la Ghouta à la reprise de Mossoul par les forces irakiennes, soutenues par les Occidentaux. N’y a-t-il pas, en effet, des raisons d’établir un tel parallèle ?

Je ne le pense pas. Ce sont les sympathisants du régime qui veulent nous faire croire que la Ghouta est l’équivalent de Mossoul. Il y a deux différences essentielles. Mossoul était entièrement entre les mains de Daech, alors qu’à la Ghouta les djihadistes sont extrêmement minoritaires. Certes, certains groupes sont islamistes, ce qui n’en fait pas pour autant des terroristes. A Mossoul, il y a eu beaucoup de dommages collatéraux mais pas d’attaques indiscriminées contre les populations civiles, qui sont la marque de fabrique de la stratégie dite de contre-insurrection de la Russie et du régime de Bachar el-Assad.

«Retenons la leçon: la “diplomatie humanitaire” avait connu les mêmes tribulations lors de l’agonie d’Alep. En position de force, le régime et la Russie peuvent faire traîner les négociations, laissant miroiter qu’une solution humanitaire est à portée de main mais poursuivant l’annihilation des rebelles jusqu’à une reddition pratiquement sans condition»

L’ONU et les Occidentaux apparaissent totalement impuissants…

Le 26 février, le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, qualifiait la situation de la Ghouta d’« enfer sur terre ». Mais il n’est pas la personne la plus qualifiée pour porter un jugement, tant l’ONU s’est montrée dans l’affaire syrienne, de bout en bout, incapable d’assumer ses responsabilités ! Quelle chance y a-t-il pour une « diplomatie humanitaire » ouvrant éventuellement la voie à un règlement politique ? En acceptant au conseil de sécurité, le 25 février, la résolution 2 401 fixant une trêve d’un mois, la Russie n’a-t-elle pas fait un geste, offert une ouverture ? En fait, à peine la résolution était-elle votée que le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, avec des mots tirés de sa longue expérience, faisait comprendre que Moscou n’avait aucunement l’intention de la mettre en œuvre. Les pertes humaines se comptent par dizaines depuis le vote de la résolution. Appelé à faire pression sur son protégé syrien, Vladimir Poutine a décrété une « pause » quotidienne de cinq heures pour permettre l’évacuation de certains habitants. Mais, selon un scénario bien rodé, les Russes et le régime accusent les groupes armés rebelles de saboter la trêve humanitaire.

La diplomatie ne peut-elle vraiment rien faire ?

Elle donne encore quelques signes de vie mais il s’agit en fait d’une « diplomatie de la reddition ». Par divers intermédiaires, les groupes armés non-djihadistes proposent de se dissocier de HTC – le groupe lié à al-Qaïda – et de contribuer à son expulsion, en échange d’un réel cessez-le-feu et d’une remise de leurs armes dans des conditions permettant de préserver une certaine gouvernance locale acquise par la révolution. Une lettre détaillant ces propositions a été adressée mardi 27 février par les groupes rebelles à Antonio Guterres et au conseil de sécurité. Retenons la leçon de l’expérience : la « diplomatie humanitaire », couplée à la « diplomatie de la reddition », avait connu les mêmes tribulations lors de l’agonie d’Alep. En position de force, le régime et la Russie peuvent faire traîner les négociations, laissant miroiter qu’une solution humanitaire est à portée de main, mais poursuivant l’annihilation des forces rebelles jusqu’à une reddition pratiquement sans condition. A ce moment-là seulement, comme ce fut le cas à Alep, les convois humanitaires arriveront et le monde sera soulagé de sa mauvaise conscience ; ou alors, la Ghouta aura été vidée de sa population grâce à la « diplomatie humanitaire » et l’assaut final sur les rebelles sera d’autant plus sanglant. La « liquidation » de la Ghouta peut encore prendre du temps tandis que la marche triomphale qu’a été jusqu’ici la Syrie pour Vladimir Poutine connaît ses premières difficultés.

Le président Macron multiplie les initiatives pour tenter de trouver une issue. Cela peut-il marcher ?

Il pourrait quand même y avoir une marge d’action pour l’Europe et les États-Unis s’ils le voulaient vraiment. La France veut encore croire à la possibilité d’obtenir des parrains du régime une influence positive sur Assad. Jean-Yves Le Drian s’est récemment rendu à Moscou puis il a abordé le sujet à Téhéran les 4 et 5 mars. Le président de la République a longuement téléphoné aux présidents Poutine et Rohani. Certaines de ces démarches ont été accomplies conjointement avec les Allemands. La France et le Royaume-Uni ont par ailleurs provoqué une nouvelle réunion d’urgence du conseil de sécurité de l’ONU. Cependant, on ne voit pas pour l’instant de démarche commune forte de la part des Occidentaux. L’inaction des démocraties – ou leur repli sur la seule « diplomatie de la gesticulation » – aura une fois de plus un coût. Une victoire sans limite du régime syrien et de ses alliés dans la Ghouta signifie qu’aucune ligne rouge de caractère humanitaire n’est opposable désormais aux gouvernements en guerre contre leurs populations. Une telle victoire vaudra également signal qu’il n’y a place pour aucun règlement politique dans le conflit syrien. Mais ce triomphe de la force pure sur toute autre considération, n’est-ce pas aussi un signe clair que désormais la logique de la guerre a définitivement le champ libre ? Voilà les enjeux du sort de la Ghouta orientale pour les Occidentaux.

La question des armes chimiques peut-elle changer la donne, alors que le président Macron a fixé une ligne rouge ?

Manifestement, la question d’une réaction à l’usage répété du chlore par les forces du régime syrien est sérieusement examinée à Washington. Sans s’en prendre aux Russes, il s’agirait de chercher à incapaciter les forces syriennes qui ont recours à cette arme prohibée. Dans ce contexte, il faut noter la conclusion du communiqué en date du 2 mars, à la suite d’un entretien entre Emmanuel Macron et Donald Trump : l’Elysée parlait d’une « réponse ferme en cas d’utilisation avérée de moyens chimiques entraînant la mort de civils, en parfaite coordination avec nos alliés américains. La France et les Etats-Unis ne toléreront pas l’impunité ».


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