Mercredi 18 Octobre 2017
 

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Sommet humanitaire mondial : ne négliger aucun détail

“Grande Négociation » (« Grand Bargain »), « Table ronde sur le financement humanitaire », réunion du « Cluster mondial Sécurité alimentaire » : les conférences et négociations organisées dans le cadre du tout premier Sommet humanitaire mondial peuvent apparaître éloignées des défis auxquels bon nombre d’acteurs de l’aide humanitaire sont confrontés quotidiennement.

Que souhaitent les personnes qui présentent leurs marchandises dans le hall d’exposition du Centre des congrès d’Istanbul situé quelques étages plus bas que les salles qui accueilleront les évènements inscrits à l’agenda ? Que pensent-elles des opérations #ReShapeAid (réforme de l’aide humanitaire) et « #ShareHumanity » (l’humanité en partage) ? Quelles sont les réformes relativement simples du système de l’aide humanitaire qui pourraient faire toute la différence ?

Small Projects Istanbul est sans conteste l’une des plus petites organisations non gouvernementales (ONG) qui existent.

Bien que lasse, Anna Tuson s’active pour installer des lainages tricotés sur une table. Les femmes assises derrière la table sont des réfugiées syriennes vivant aujourd’hui à Sehremini, un quartier d’Istanbul qui constitue une étape pour les personnes fuyant la guerre et souhaitant commencer une nouvelle vie en Turquie ou rejoindre l’Europe.

L’argent empoché par le collectif d’artisans revient aux femmes, et le principal objectif de l’organisation caritative est la scolarisation de leurs enfants : il faut trouver un moyen de donner un nouveau départ aux jeunes Syriens au moyen de l’éducation.

Avec trois bénévoles à plein temps et 15 bénévoles à temps partiel, l’argent est un problème évident. Le peu d’argent dont ils disposent est issu du financement participatif, de dons privés et de petits évènements organisés dans des cafés, et il leur permet de payer le loyer et l’électricité.

Avec un budget annuel de 25 000 dollars, ils participent à la scolarisation de 200 enfants.

« Les enfants syriens réfugiés ont droit à une éducation gratuite en Turquie, donc ils devraient être scolarisés dans les écoles publiques turques, mais même les petits frais, occasionnés par le trajet en bus jusqu’à l’école, l’achat d’un uniforme, de manuels, de repas, peuvent être prohibitifs », explique Mme Tuson.

L’organisation verse même à une famille une petite allocation équivalent au salaire gagné par leur fils de 13 ans pour six jours de travail par semaine dans les usines de textile. Cela lui permet d’aller à l’école au lieu de travailler.

Mme Tuson dit que le système de l’aide ne profite pas aux organisations communautaires, comme le Small Projects Istanbul.

« Il y a des directives très précises concernant les financements. Il faut toujours que ce soit un nouveau projet », explique Mme Tuson. « Nous ne voulons pas lancer un nouveau projet. Nous faisons déjà ce que nous avons à faire, nous menons une action qui a un impact vraiment important : nous en sommes convaincus ! Mais il s’agit d’une activité permanente, nous ne nous disons pas ‘bon, pendant trois mois, nous irons là et nous mettrons en place une action, nous atteindrons nos objectifs et voilà’, c’est une action que nous voulons permanente et qui se poursuivra tant que la communauté syrienne en aura besoin.

« Nous avons donc besoin que des personnes prennent en charge les coûts de base : le loyer, la rémunération des bénévoles et des principaux membres de l’équipe. Tout le monde veut financer un nouveau projet, alors nous survivons par nos propres moyens ».

Rédiger une proposition de financement est un cauchemar pour Mme Tuson, qui n’est pas spécialiste de la chose et a beaucoup à faire. Fournir des calendriers, des objectifs et autres informations nécessaires n’est pas réaliste dans le cas d’une ONG qui venait en aide à 30 femmes il y a quatre mois et qui en soutient aujourd’hui 70.

« Les personnes qui accordent les financements veulent des renseignements : ‘combien de personnes, quel âge ont-elles, d’où viennent-elles, que font-elles ?’ », explique Mme Tuson.

Small Projects Istanbul n’est pas en mesure de fournir ces renseignements. L’âge des personnes et leur nombre changent radicalement à chaque nouvelle vague de réfugiés. D’autres poursuivent leur route pour tenter de rejoindre l’Allemagne.

« Cette communauté se déplace. Certains restent. D’autres continuent leur route. Certains obtiennent le droit de travailler. D’autres non. Il faut donc être en mesure de leur offrir une aide flexible ».

Construire des camps de réfugiés

Tugsen Aly fait partie de Standart Grup, une société privée turque qui doit connaitre un certain essor. Elle est spécialisée dans la construction de camps de réfugiés en Turquie et de l’autre côté de la frontière avec la Syrie. Travailler dans une zone de guerre engendre de nombreuses difficultés, contre lesquelles on ne peut souvent pas lutter. Ce qui pourrait changer et ce qui gêne Mme Aly, c’est la lenteur des projets mis en œuvre par les agences d’aide humanitaire.

« Jusqu’ici, nous avons construit quelque 10 000 logements pour les réfugiés et environ 12 camps », explique-t-elle à IRIN. « Nous bâtissons également des cliniques, des écoles, des hôpitaux, des mosquées : tout ce qui est nécessaire à leur bien-être ».

« La principale difficulté est de trouver les lieux adaptés et les organisations caritatives. On sait ce dont elles ont besoin, mais leur processus de décision est lent. Il y a différents niveaux de prise de décision au sein des organisations caritatives. Cela prend tellement de temps ».

L’aide se tourne vers le privé

Les salles d’exposition du SHM ne sont pas uniquement dédiées à l’aide aux personnes dans le besoin. Bon nombre de personnes sont là pour vendre – elles ont de bonnes intentions bien sûr. La prolifération des crises a donné naissance à une industrie de l’aide humanitaire qui pèse plus de 20 milliards de dollars.
Beaucoup, comme Simon Postma, ont le titre de « chef de projet », mais ils sont également des vendeurs qui essayent de profiter de la mine d’or que représente le marché de l’aide humanitaire.

La société néerlandaise de M. Postma, qui porte le nom malheureux, mais explicite, de Hospitainer, est spécialisée dans la construction rapide d’hôpitaux : le temps est donc un impératif évident.

« Les acteurs du secteur, des ONG, nous ont dit ‘nous avons vraiment besoin de cet hôpital, nous en avons besoin maintenant’. Nous avons répondu, ‘d’accord, nous pouvons vous le fournir’, mais les procédures étaient tellement strictes que nous n’avons pas pu intervenir rapidement ».

Pour M. Postma, la meilleure solution serait que le système autorise les partenariats afin que les entreprises puissent établir une vraie relation de confiance et accélérer les processus.

« Les règlements sont trop stricts à l’heure actuelle. Une ONG ne peut pas établir un partenariat avec une entreprise privée, car alors l’entreprise privée aurait un avantage. Les ONG veulent donc rester indépendantes. Mais je pense qu’il est possible de trouver une nouvelle approche ».

Pour Benjamin Denef de Maggie Shelter, l’objectif est d’offrir aux personnes déplacées de force des solutions durables en termes de logement, d’éducation et d’infrastructures médicales, mais il pense aussi que le fait que le secteur humanitaire s‘oriente davantage vers le marché est une bonne chose.

« Je pense vraiment qu’il est nécessaire pour eux de le faire afin de renforcer l’efficacité de la sphère humanitaire, de la rendre semblable à une société, en incluant toutes ces personnes brillantes et ces initiatives ».

Un intérêt feint ?

Mike Fawcett de Empathy Action se trouve à l’autre bout du hall et à des années-lumière.

« Nous nous trouvons probablement à l’autre bout du spectre de ces grandes idées », a-t-il dit à IRIN avant d’expliquer comment sa petite ONG essaye de transformer la prise de conscience en empathie et en action en soumettant des individus à des simulations de situations de souffrance réelle.

« Nous avons relativement peu de choses à changer. Nous aimerions avoir plus de visibilité. Nous souhaiterions davantage sensibiliser le public à nos actions. Nous aimerions que les gens prennent conscience de l’importance de nos actions qui permettent d’entrer dans le cœur des gens et de les faire passer à l’action.

« En ce qui nous concerne, si nous devions changer quelque chose, nous aimerions poursuivre les actions que nous menons actuellement ; nous aimerions obtenir de nouveaux financements ; nous aimerions renforcer la sensibilisation ; nous aimerions qu’il y ait plus d’empathie pour que les gens se mobilisent davantage ».

M. Fawcett n’est pas le seul à proposer des simulations. L’interactivité, et même la réalité virtuelle, est mise en avant dans l’exposition.

On pourrait penser que dans un monde lassé de la guerre, tout le monde en aurait assez des bombes, des morts, de la douleur, mais nous sommes aussi dans l’ère des citoyens journalistes et des selfies. Tout le monde veut faire partie de l’histoire ou tout au moins veut savoir ce que c’est que d’en rendre compte. Au stand de l’UNESCO, vous pouvez le faire. En mettant une paire de lunettes de réalité virtuelle, vous avez une vue à 360 ° du front syrien et un narrateur décrit votre mission journalistique tandis que vous déambulez entre les gravats et les gens, sous les bombes.
L’utilisation de véhicules aériens sans pilote qui permettent de montrer les dégâts et de collecter des données dans les situations de castatrophe et d’urgence a explosée au cours des dernières années. De nombreux fabricants de drones sont donc également présents, dont un Turc, Vestel. Selon les medias, ce fabricant testerait un nouveau modèle armé, ce qui ne correspond pas vraiment à la réforme de l’aide à laquelle les organisateurs avaient pensé.

Que peut-on retenir ?

Il est facile d’être cynique lorsque l’on passe devant les stands plus opportunistes, mais on ne peut pas rester cynique très longtemps. Il s’agit après tout d’un sommet humanitaire. La majorité des participants sont de toute évidence venus ici pour faire le bien. Et il y a aussi beaucoup d’innovations.

Geoffrey Kateragga de Humanitarian OpenStreetMap explique que des milliers de bénévoles du monde entier ont apporté plus de 12 millions de modifications aux cartes gratuites qui constituent un outil vital pour les organisations d’aide d’urgence répondant aux catastrophes ou aux crises politiques.

« Donnez plus d’autonomie aux personnes présentes sur le terrain », dit-il, appelant les Nations Unies et les principales ONG à promouvoir le leadership local grâce à la formation et aux outils innovants. « Il s’agit de trouver un moyen de combler ces lacunes, de travailler avec les communautés locales ».

C’est un grief courant ici, mais Eilidh Kennedy d’Action contre la faim espère que tout le monde ne sera pas aussi prompt à rejeter la faute sur les Nations Unies.

« Il est courant de blâmer les Nations Unies. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui ne vont pas au sein des Nations Unies, mais je pense que nous ne menons pas une réflexion sur nous-mêmes … Ce n’est pas comme si les Nations Unies étaient l’alpha et l’oméga ».

Les questions se multiplient, mais une en particulier revient plus souvent.

Comment transformer toute cette compassion généralement bien intentionnée en un système (ou un « éco-système », pour reprendre le jargon actuel) utile aux personnes qui en ont le plus besoin ?

Lire l’article sur le site de l’IRIN


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