Mercredi 24 Mai 2017
 

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Renaud Girard : « En diplomatie, le réalisme n’est pas le cynisme ! »

Interview parue sur le site du journal Le Figaro le 14/04/2017

Grand reporter au Figaro et auteur de Quelle diplomatie pour la France ?, Renaud Girard a longuement répondu aux questions de FigaroVox.

Pour lui, la France est devenue inaudible sur la scène internationale à cause d’une vision de la diplomatie moraliste et déconnectée du réel.

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris.

FIGAROVOX.- Vous publiez, aux éditions du Cerf, Quelle diplomatie pour la France? Pouvez-vous nous présenter les objectifs de ce livre?

Renaud GIRARD.- Depuis plus de trente ans, je suis grand reporter de politique internationale et correspondant de guerre. En parallèle de cette expérience de terrain, j’ai également une activité d’analyste géopolitique. Cette double expérience, à la fois théorique et pratique, m’a amené à formuler une théorie personnelle de ce que devait être une bonne diplomatie. Je pensais donc publier un livre à ce sujet. Quelque chose de très général, qui ne concernerait pas seulement la France.

Mais le déclin de la puissance de la France dans le monde m’a paru tel que j’ai décidé de réorienter mon projet et d’écrire un livre centré uniquement sur la politique étrangère de la France. Pour moi, le traumatisme qui a présidé à la décision d’écrire ce livre est l’électrochoc du sommet du G-20 d’Hangzhou (4-5 septembre 2016). Il était frappant de voir à quel point la voix de la France ne portait plus. C’était d’autant plus vexant que ce sont des présidents français qui ont inventé ce type de sommet (Giscard pour le G-7 en 1975 ; Sarkozy pour le G-20 en 2008). La France est également aussi complètement inaudible dans le règlement du dossier de la Syrie, dont elle fut pourtant jadis la puissance mandataire.

Le livre est à la fois une description et une prescription. En tant que description, il cherche à analyser notre politique étrangère actuelle et donc à répondre aux questions: Pourquoi la voix de la France ne porte-t-elle plus dans le monde? De quel grand dérèglement stratégique souffre notre politique étrangère? Comment expliquer les échecs répétés de notre diplomatie? En tant que prescription, il cherche à remédier au problème en dégageant ce que pourrait être une bonne politique pour la France.

Le livre est court et se structure en trois parties. La première partie cherche à mettre en évidence les piliers de toute bonne diplomatie. Parmi ces piliers figurent notamment le maintien de notre indépendance nationale, le réalisme et la capacité à identifier son ennemi principal (en ce qui concerne la France de 2017, notre ennemi principal est bien le djihadisme sunnite, car c’est lui,et lui seul, qui tue nos enfants dans nos rues). La seconde partie du livre pointe du doigt le grand dérèglement stratégique de la diplomatie française. En effet, la politique étrangère française va à vau-l’eau, car elle ne respecte pas les piliers de toute bonne diplomatie. Le réalisme lui fait cruellement défaut. Notamment, elle n’arrive pas à identifier son ennemi principal. Elle pense qu’il s’agit de la Russie ou de l’Iran chiite alors qu’il s’agit bien du djihadisme sunnite.

De plus, elle commet l’erreur de refuser le dialogue avec certains interlocuteurs sous prétexte qu’ils ne sont pas respectables. Pourtant, il est nécessaire de parler avec tout le monde sans préjugés si l’on veut trouver une solution aux situations de crise. Notre diplomatie a commis des erreurs en étant trop suiviste envers Washington, trop dure envers la Russie, trop hostile envers l’Iran durant les négociations de 2013-2015 sur le nucléaire iranien, à un moment où même les États-Unis recherchaient une détente avec Téhéran. La troisième partie du livre propose des solutions: elle donne les axes de ce que devrait être une bonne diplomatie.

Je tiens à préciser que j’ai toujours cherché à être extrêmement clair et concret dans ce livre, qui s’adresse à tous. Pour que mon propos soit bien compris, je me suis tout au long du livre appuyé sur des exemples tirés de l’histoire ou de l’actualité.

J’ai voulu être abordable par tous: aussi bien par les experts de géopolitique et par les hommes politiques que par les citoyens ordinaires. En effet, je crois beaucoup au pluralisme et aux vertus du régime démocratique. J’ai donc voulu introduire ce thème dans le débat public, car je pense que, même dans un domaine technique comme la politique étrangère, les citoyens français ont le droit d’être informés afin de pouvoir se forger, en leur âme et conscience, leur propre avis sur le sujet.

Comme l’indique le sous-titre du livre, «Prendre les réalités telles qu’elles sont», vous vous inscrivez dans la tradition du réalisme géopolitique. Pourriez-vous définir ce courant de pensée pour nos lecteurs?

Bien sûr. Le réalisme est un courant de pensée politique qui affirme que les considérations idéologiques ou morales ne doivent pas intervenir dans l’action diplomatique. Pour le réalisme, les qualités fondamentales de toute bonne diplomatie sont la lucidité et le pragmatisme. Ce sont les réalités, les rapports de force et la défense de ses intérêts qui doivent guider la politique étrangère d’un pays. Et cela pour une raison très simple: la réalité exerce un pouvoir de contrainte sur nous. Comme disait Lacan, «le réel, c’est quand on se cogne.» Et comme l’affirmait le Général de Gaulle «on ne fait de la politique que sur des réalités.» Refuser la réalité, c’est se condamner à l’échec.
Je donne un exemple d’attitude réaliste. En 1941, nous sommes en guerre avec l’Allemagne. Hitler décide d’envahir également l’URSS. Aussitôt, le Royaume-Uni de Churchill et la France Libre du Général de Gaulle apportent leur soutien à Staline et s’allient avec lui. Pourtant, ils n’avaient aucune sympathie pour le communisme et savaient bien que le régime soviétique était un totalitarisme responsable de plusieurs millions de morts. Mais Staline, contrairement à Hitler, n’avait pas attaqué la France et le Royaume-Uni. Il fallait donc s’allier avec lui, car c’était le seul moyen d’abattre Hitler. Churchill l’a bien compris lorsqu’il déclare: «Si Hitler avait envahi l’Enfer, je me serais allié avec le Diable». Voilà un exemple de réalisme.
Dans l’histoire, le réalisme a eu pour principaux représentants Thucydide, Machiavel ou encore Bismarck. Au XXème siècle, de Gaulle en France et Kissinger (qui parvint à mettre un terme à la Guerre du Vietnam), aux États-Unis s’inscrivaient totalement dans cette vision.
Le Réalisme s’oppose aux conceptions idéalistes, en tête desquelles figure le néoconservatisme. Pour les néoconservateurs, dont le principal représentant aux États-Unis fut le Sénateur Jackson, il faut au contraire avoir une vision morale de la politique. Pour eux, la démocratie et les Droits de l’Homme sont plus importants que la paix et que les intérêts.

Vous êtes donc un partisan du cynisme en matière de diplomatie?

Certainement pas! Le réalisme n’est pas le cynisme! Quand, comme moi, on a vu le Génocide du Rwanda ou les massacres ethniques en Ex Yougoslavie, on ne peut pas défendre une position cynique.

Le réalisme s’oppose, certes, à l’idéalisme (par exemple à l’idéalisme des néoconservateurs), mais il s’oppose aussi, et encore bien davantage, au cynisme. En effet, abandonner la morale ne signifie absolument pas renoncer à améliorer les choses. Même s’il refuse la morale, le Réalisme cherche à construire un monde meilleur. Le Réalisme est donc un humanisme. Je dirais même: c’est bien parce que le Réalisme cherche à construire un monde meilleur, plus juste, plus pacifié, que justement il se méfie de la morale. Le Réalisme sait que l’Enfer est pavé de bonnes intentions et que l’idéalisme, tout en partant des meilleures intentions du monde, amène des catastrophes en diplomatie. Catastrophes dont les populations civiles paient le prix fort. La morale en diplomatie est inefficace et contre-productive: elle aboutit à des résultats immoraux. Au contraire, le Réalisme veut améliorer concrètement le monde et accepte donc de s’en donner les moyens. Il regarde les réalités telles qu’elles sont, car il sait que c’est le seul moyen de pouvoir les changer. Il n’y a pas deux positions en géopolitique (l’idéalisme et le réalisme), mais trois (l’idéalisme, le cynisme et le réalisme), car il faut bien distinguer et même opposer le réalisme et le cynisme.
Prenons un exemple. En 2003, Georges W. Bush décide d’envahir l’Irak et de renverser l’abominable dictature de Saddam Hussein pour la remplacer par une démocratie. Ce fut une grave erreur. Le Réalisme ne dit pas que la logique de Georges W. Bush était mauvaise ou que la paix (y compris dans une dictature) est préférable à la démocratie. Bien sûr que s’il avait été possible d’instaurer une démocratie par la force en Irak, il aurait fallu le faire! Mais justement, et c’est que soulignaient à l’époque les défenseurs du Réalisme, il était impossible qu’une opération militaire débouche sur l’instauration d’une démocratie irakienne solide. Il ne suffit pas de décider que vous allez instaurer la démocratie dans un pays et d’envoyer vos troupes pour que ça marche.

Contrairement à ce que pensait Georges W. Bush, le choix n’était pas entre, d’un côté, «la paix dans une dictature» et, de l’autre, «la démocratie au prix d’une guerre». En effet, dans le contexte de l’Irak de l’époque, un examen attentif des réalités nous montrait qu’une guerre ne pouvait pas permettre d’instaurer une démocratie ni d’améliorer la vie des Irakiens. Et aujourd’hui, l’Irak vit dans la guerre et le chaos depuis 2003, mais n’a pas progressé d’un pouce vers la démocratie. La paix et la stabilité ont été perdues sans obtenir le moindre gain en termes de démocratie. Au contraire, une partie du territoire irakien est encore contrôlée par l’organisation totalitaire Daesh, les divisions entre communautés et la corruption se sont accrues. De plus, la guerre en Irak a déstabilisé toute la région et cela menace (par une sorte d’effet boomerang) la sécurité des Occidentaux eux-mêmes. La diplomatie de Georges W. Bush, qui reposait sur une vision morale, a eu des résultats concrets profondément immoraux. Ces résultats immoraux, une prise en compte des réalités aurait permis de les éviter.

Très bien. Mais dans ce cas, comment savoir quand il faut intervenir militairement?

C’est toujours une question complexe. Mais pour tenter d’y voir plus clair et de faciliter la prise de décision, j’ai mis au point «une règle des trois conditions». Pour être lancée, une intervention militaire doit respecter trois conditions, en plus de l’indispensable respect du droit international bien sûr (qui est l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU).

Première condition: disposer d’un interlocuteur crédible, ancré auprès de la population locale, pour remplacer le dirigeant que l’on veut renverser par la force.

Deuxième condition: l’intervention doit améliorer le sort concret des populations civiles locales, car c’est au nom de leur «protection» qu’on a demandé l’autorisation de l’ONU.

Troisième condition: cette intervention militaire, très coûteuse et payée par le contribuable, pouvant conduire à la mort de soldats français, doit aussi ménager nos propres intérêts, à moyen et long terme.
Prenez l’exemple de notre intervention militaire en Libye de 2011. Aucune de ces trois conditions n’a été remplie, alors qu’elles devaient être réunies en même temps!

Que nous dit le réalisme sur la brûlante actualité syrienne?

Dans l’affaire syrienne, on retrouve bien l’opposition entre les trois approches: l’idéalisme, le réalisme, le cynisme. L’idéalisme refuse de parler avec Bachar el-Assad, lui reprochant d’être un dictateur brutal (ce qui est tout à fait vrai). Le cynisme soutient au contraire le régime de Bachar el-Assad, sans se soucier le moins du monde du massacre des civils et refuse de parler à la rébellion, lui reprochant d’être islamiste (ce qui est tout à fait vrai aussi). Le réalisme pense au contraire qu’il faut laisser de côté ses répugnances idéologiques et parler avec tout le monde, sans préjugé ni exclusive.

Il est impossible de résoudre la crise si on refuse de parler au dictateur Assad ou à ses ennemis Frères Musulmans et salafistes.

Je vous renvoie ici aux travaux de l’orientaliste Michel Seurat. Il existe une profonde ligne de fracture dans la société syrienne. D’une part, les partisans d’un régime laïc (la bourgeoisie sunnite et toutes les minorités: chrétiens, druzes, alaouites…). D’autre part, la masse des classes populaires sunnites qui souhaite l’instauration d’un régime islamiste. Chaque camp représente un visage de la société syrienne. Il est donc impossible de résoudre la crise si on refuse de parler au dictateur Assad ou à ses ennemis Frères Musulmans et salafistes.

Seul le réalisme pourra sauver la Syrie. C’est justement parce que cette guerre est horrible qu’il faut parler avec Bachar. Bachar appartient à un clan qui est au pouvoir depuis 46 ans. Il est soutenu par les Russes et l’Iran, représente l’appareil d’État, est puissant militairement et a le soutien d’une partie importante de la population, c’est donc un acteur incontournable. Et, puisqu’on ne fait de la politique que sur des réalités il faut lui parler comme il faut aussi parler aux rebelles Frères Musulmans et salafistes, même si c’est désagréable. Si la guerre est si longue et sanglante, c’est parce que Bachar et les rebelles représentent tous deux l’une des faces de la société syrienne, qui est très polarisée: il n’y aura donc pas de sortie de crise si on refuse de parler aux rebelles ou à Bachar.

Si on ne parle pas à Bachar, nous n’aurons jamais la paix et le bain de sang continuera. N’oublions pas qu’il a fallu parler aux Serbes pour faire les accords de Dayton et en finir avec la guerre de Bosnie. Si on avait parlé à Bachar et si on avait proposé/imposé une médiation, il n’y aurait pas aujourd’hui les massacres que l’on voit. En rompant avec lui, nous nous sommes donc privés de tout moyen de négociation avec lui, ce qui l’a incité à durcir sa répression. Nous avons donc une part de responsabilité dans les massacres. La vraie morale (qui est d’aider les Syriens) se moque de nos indignations. Si notre compassion pour la Syrie est sincère, alors nous devons surmonter notre répugnance instinctive (et légitime) et accepter de parler avec le cruel régime de Bachar el-Assad pour sauver ce qui peut encore l’être.

Aujourd’hui, les différents protagonistes sont épuisés après six ans de conflit. La France devrait proposer sa médiation pour régler cette crise. Elle doit s’efforcer de parler à la fois avec le régime de Damas (ce qui implique de rouvrir notre ambassade sur place) et avec les rebelles, puis de remettre les Américains et les Russes autour d’une table de négociation, aux côtés des deux seules puissances régionales capables de peser significativement sur le conflit: la Turquie et l’Iran. La base de cette négociation pourrait être la fédéralisation de la Syrie. À cinq, et dans le secret des délibérations, une négociation peut aboutir. À dix ou quinze, et devant le regard des médias, c’est impossible. Sachons entendre le cri des enfants syriens et prendre nos responsabilités.

Quelles seraient les premières décisions à prendre pour restaurer une diplomatie française efficace?

J’ai donné huit grands axes dans mon livre. Parmi eux, j’en vois trois prioritaires.
Le premier est la lutte contre le djihadisme. Cela implique par exemple de renforcer notre collaboration avec les services de sécurité des pays musulmans.
Le second est l’adoption d’une nouvelle politique au Moyen-Orient. La France doit assumer son rôle historique de protectrice des chrétiens d’Orient. Elle doit aussi proposer sa médiation pour jouer le rôle d’honest broker (intermédiaire sincère) entre différents camps antagonistes: par exemple, entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre Israël et les Palestiniens ou dans le cadre de la guerre civile syrienne.

Le troisième axe prioritaire est de ramener la Russie dans la famille européenne. Il faut obtenir la garantie de la Russie qu’elle respectera désormais l’intégrité territoriale de l’Ukraine et des Pays Baltes et en échange lever les sanctions contre elle. Notre politique de sanctions est contre-productive. Elle jette la Russie dans les bras de la Chine. Face à la Chine, la Russie devrait être avec nous et pas contre nous.

Parmi les critères que vous évoquez dans votre livre, vous soulignez en premier lieu l’importance d’ «assumer l’histoire». La France doit-elle régler un problème culturel intérieur pour pouvoir retrouver sa place à l’échelle mondiale?

Oui, je pense que toute bonne diplomatie passe par la connaissance approfondie de l’Histoire. Sans bonne maîtrise de l’Histoire, il est impossible de comprendre, par exemple, les crises balkaniques, la politique étrangère de la Russie, les particularités du régime chinois, la guerre civile syrienne, l’émergence de forts mouvements islamistes sunnites dans le monde arabo-musulman.

Mais charité bien ordonnée commence par soi-même. La France ne pourra jamais se relever et retrouver sa place internationale si elle n’opère pas un réarmement moral et ne mène pas un combat culturel à l’intérieur de ses frontières. Par exemple, pour éliminer chez nous les tentations du djihadisme, il faut que l’Éducation Nationale renoue avec le Roman national dans son enseignement de l’Histoire. L’École doit apprendre à faire connaître, aimer et respecter notre drapeau, nos valeurs, notre Histoire, de Vercingétorix à de Gaulle en passant par Jeanne d’Arc et les Soldats de la Révolution. Cela permettra aux jeunes de retrouver du sens, dans un univers financiarisé et mondialisé qui en manque cruellement. Et c’est sur cette absence de sens ambiant que prospère le djihadisme.Pour être puissante, aimée et respectée de par le monde, la France doit d’abord réapprendre à s’aimer et à se respecter elle-même.

Dans un monde de plus en plus incertain et dangereux, avec en plus le Brexit et l’élection de Trump, quelle est la situation de l’Europe?

L’incertitude du monde implique de donner toute sa place à la notion d’indépendance nationale. Dans un monde de plus en plus incertain, où la surprise et la contingence sont reines, même chez nos plus vieux alliés, on ne peut survivre à l’inattendu qu’en s’en remettant à ses propres forces.

En ce qui concerne l’Europe, elle est en bien mauvaise posture. Donald Trump veut réduire son déficit commercial avec la Chine mais n’ose pas aller trop loin dans la voie du protectionnisme. Il va donc chercher à conclure entre la Chine et les États-Unis un traité bilatéral d’investissement favorable aux États-Unis, qui leur donnerait un avantage compétitif par rapport à leurs concurrents européens. Dans les relations internationales, Donald Trump apparaît fort avec les faibles, et doux avec les forts. Comme s’en prendre à la Chine de Xi Jinping se révèle difficile, il préfère piétiner une Europe faible et divisée.

Prise en étau entre les États-Unis (géant financier) et la Chine (géant industriel), l’Europe doit rester l’allié des États-Unis sur les sujets cruciaux, mais être allié ne signifie pas être soumis. L’Europe doit se mobiliser pour briser l’hégémonie monétaire et juridico-financière des États-Unis tout en adoptant un protectionnisme européen qui lui permette de résister à la concurrence déloyale des produits manufacturés chinois.

Croyez-vous à une Europe de la défense?

Oui. Les Européens sont confrontés à des dangers et à des problèmes communs. Je pense par exemple à la question migratoire, à la lutte contre le djihadisme, à la stabilité de l’Afrique.
Une politique européenne de défense est à la fois souhaitable, possible et nécessaire.

Cependant, cette Europe de la Défense ne prendra jamais la forme d’une armée européenne. En effet, les différents États ont des langues différentes et leurs armées affichent des traditions, des niveaux de compétence, des organisations très hétérogènes. Une armée européenne serait soit, au mieux, très longue et très compliquée à mettre sur pied, soit tout bonnement impossible à constituer. Pourtant, les dangers qui menacent les Européens sont urgents.
Pour construire quelque chose de nouveau, il faut s’appuyer sur ce qui marche déjà. Or, seuls deux pays de l’UE ont aujourd’hui des armées efficaces: la France et le Royaume-Uni. Et je ne vous apprendrai rien en vous disant que le Royaume-Uni va quitter l’UE.
Il faut donc que les autres États européens acceptent de participer budgétairement à l’effort de défense français. En effet, comme je l’ai dit nous avons des problèmes communs. Donc quand l’armée française intervient quelque part, tous les Européens en retirent des bénéfices.

Par exemple, notre opération au Mali en 2013 a renforcé la sécurité européenne et permis la reprise des investissements allemands au Mali. Comme une Europe de la Défense est urgente mais qu’il est impossible de constituer rapidement une armée européenne et que l’armée française est la seule à disposer du savoir-faire requis, l’Europe de la défense passe par le financement d’une partie des dépenses militaires françaises par l’UE.

Le traité de Lancaster House de 2010 a édifié une étroite coopération opérationnelle, industrielle et stratégique (la dissuasion nucléaire) entre Londres et Paris. Elle marche fort bien. Elle doit donc continuer. À l’avenir, il est tout à fait possible qu’elle compte encore plus pour la sécurité du continent européen que son alliance avec l’Amérique.


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