Frappes en Syrie : «La France doit retrouver son ADN stratégique» - Diplomatie Humanitaire
Mardi 14 Août 2018
 

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Frappes en Syrie : «La France doit retrouver son ADN stratégique»

Article paru sur le site du Figaro le 16/04/2018 par Caroline Galactéros

La présidente du think-tank Geopragma, Caroline Galactéros, déplore une intervention sans efficacité stratégique qui nuit à la crédibilité diplomatique de notre pays.

La France a suivi l’Amérique et frappé la Syrie. Mais elle espère que la négociation politique, sur l’avenir politique de ce pays en guerre pour recouvrer sa pleine souveraineté territoriale, va pouvoir «reprendre» et qu’elle en sera l’un des artisans majeurs. Évincé de toutes les négociations sérieuses depuis des années, Paris veut croire que la Russie, qui vient d’être publiquement humiliée au Conseil de sécurité des Nations unies, mais aussi l’Iran et le régime diabolisé de Damas, lui feront la place qu’elle revendique dans ce processus qu’ils dominent toujours. Était-ce là l’objectif véritable de notre association à une opération américaine sciemment précipitée, hors mandat de l’ONU, en amont de toute enquête de terrain sérieuse et avec un résultat opérationnel… relatif (deux tiers des missiles interceptés par les défenses syriennes…)? Désarmante naïveté, incompréhension des enjeux, confusion entre tactique et stratégie, temps long et immédiateté, ou simple calcul cynique… et faux? Car si un dialogue a minima sera évidemment maintenu avec Moscou, croit-on sérieusement que frapper dans ces conditions suscite respect et confiance, socles de toute coopération constructive?

Paris et Washington ont surtout voulu rééquilibrer un rapport de force trop défavorable au camp atlantique (après les mains libres laissées à Ankara, allié majeur du flanc sud de l’Otan) et enrayer le désastre géopolitique né de la percée russo-iranienne et chinoise en Méditerranée, dont la Syrie est une tête de pont opérationnelle majeure. Ces frappes sont aussi une opération d’intimidation et de diversion au moment où le pouvoir syrien reconquiert la Ghouta orientale et obtient la reddition du chef de Ahrar al-Cham, dangereux avatar local d’al-Qaida. Des mauvais esprits soulignent déjà la concomitance de ces frappes avec les difficultés du président Trump et de la première ministre Theresa May (empêtrés respectivement dans l’interminable Russiagate et dans le Brexit).

Il s’agissait encore de permettre à Donald Trump de débrider son impulsivité belliqueuse tout en limitant les risques d’escalade avec Moscou. Même s’il reste difficile de savoir qui, des généraux du Pentagone ou du président, veut le plus l’affrontement avec la Russie et l’Iran, devenu en quelques mois l’ennemi prioritaire du monde arabe.

Il faut enfin resituer cette triste séquence dans le contexte d’une offensive peu commentée dont l’impact est potentiellement dévastateur pour l’Amérique et ses alliés, priés de faire bloc et front: l’ouverture à Shanghaï, le 25 mars, de la première Bourse de transactions pétrolières en yuans. Le «contre-monde» chinois s’avance, singulier, subtil, tranquille mais déterminé. Il constitue à terme une menace vitale pour l’imperium américain sur l’économie mondiale. Et Pékin observe l’échiquier moyen-oriental avec intérêt et patience, en songeant aux mérites du jeu de go…

Quelles que soient les motivations de cette intervention, la question pour nous demeure: la France a-t-elle gagné en crédibilité et en capacité d’action régionale et globale? Le doute est permis. Paris a certes rassuré les ONG et peut affirmer que le pouvoir a tenu parole sur le franchissement de la ligne rouge, mais les djihadistes de tous bords ne manqueront pas d’exploiter nos incohérences sur le dossier syrien. Avec ce coup d’éclat, notre voix, qui ne peut être que celle de l’équilibre, de l’impartialité et du non-alignement, vient de s’enrouer. Notre geste martial est un signal sombre pour tous ceux qui, dans le monde, comptaient encore sur l’indépendance d’esprit et d’action de notre pays.

On assiste aussi à la persistance d’un biais cognitif inquiétant: l’ethnocentrisme d’un Occident discrédité dans son approche cyniquo-moralisatrice du régime change mais qui prétend encore, en frappant illégalement un État membre des Nations unies, définir et contrôler son sort, le punissant de survivre, après avoir spectaculairement échoué à le déstabiliser. Une preuve éclatante que l’essentiel est rarement là où se concentrent l’attention médiatique et les postures politiques, mais dans le jeu sans merci des puissances, où certains, comme nos amis allemands ou italiens, tirent leur épingle du jeu par un discours modéré, tandis que nous prenons le risque d’un double mépris, de l’Amérique et des victimes de notre allégeance à contre-emploi. Les Syriens s’en souviendront quand la reconstruction débutera…

Croyant pouvoir être martiale et «morale» à la fois, la France semble tombée dans un piège tendu pour la pousser à rentrer dans le rang, elle qui menaçait de devenir la figure de proue d’une Europe réfléchissant enfin aux contours possibles de sa «souveraineté», en tout cas à ceux d’une autonomie sécuritaire par rapport à Washington et à l’Otan. La repolarisation du monde est en cours et vient de se renforcer sensiblement. Il n’est pas sûr qu’elle aide le peuple syrien martyrisé à recouvrir son indépendance et sa sécurité. Il est plus urgent que jamais de retrouver notre ADN stratégique.


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