Mercredi 13 Décembre 2017
 

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Les femmes dans la diplomatie : un peu d’histoire

Article paru sur le site France Diplomatie

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le ministère des Affaires étrangères et du Développement international  propose de faire découvrir l’évolution historique du rôle des femmes dans la diplomatie européenne et française à travers une série de portraits féminins du XVIIIe siècle à nos jours.


Marie-Thérèse d’Autriche, au cœur du pouvoir au XVIIIe

Ce premier portrait se penche sur le XVIIIe siècle en compagnie d’Elisabeth Badinter. À cette époque, il est interdit aux femmes d’exercer la fonction officielle d’ambassadeur d’un État. Cette impossibilité ne les a toutefois pas empêchées d’intervenir dans les négociations diplomatiques, que ce soit de manière officielle, à l’image de la souveraine Marie-Thérèse d’Autriche, ou de manière officieuse via les réseaux amicaux ou familiaux.

À l’occasion de la sortie de son ouvrage, Le Pouvoir au féminin, Marie-Thérèse d’Autriche l’impératrice-reine, Elisabeth Badinter nous fait découvrir cette souveraine, grande figure féminine de la scène diplomatique européenne. En quoi Marie-Thérèse constitue-t-elle un repère dans l’histoire des femmes de pouvoir ?

Quelle est l’origine de « l’illégitimité » des femmes à gouverner ?

L’idée que la femme ne puisse pas gouverner est à l’époque liée à son statut intellectuel et physique dit « inférieur ». Considérée comme plus fragile, sa fonction première est de faire des enfants, surtout des héritiers mâles dans le cadre des familles régnantes. Cette idée prend racine à la fois dans la Bible – l’homme travaillera à la sueur de son front et la femme engendrera dans la douleur – et dans la philosophie grecque, notamment aristotélicienne, qui explique que l’homme incarne l’intelligence, et la femme la matière.

Quel est alors le rôle de la « Pragmatique Sanction » pour renverser cette illégitimité originelle ?

En l’absence de petits-fils, l’empereur Léopold Ier fait modifier la loi de succession pour permettre aux filles de son fils aîné Joseph Ier de régner. Par cet acte, il autorise la descendance par les filles. Charles VI, le fils cadet, trahit par la suite ce serment en adoptant la « Pragmatique Sanction » qui lui permet d’imposer ses propres filles au détriment de celles de son frère. Si Marie-Thérèse est destinée à régner en droit, elle ne l’est pas en fait, car Charles VI a toujours espéré avoir un fils. D’ailleurs, Marie-Thérèse n’a pas été élevée pour gouverner : elle a reçu une éducation de princesse qui connait les arts, les langues, la théologie et l’histoire antique. Charles VI a ainsi souhaité que sa fille aînée puisse régner, mais sans l’y préparer.

Pourquoi le XVIIIe siècle est-il considéré comme le siècle le plus féministe avant le XXe siècle ?

Au XVIIIe siècle, des femmes deviennent mathématiciennes, astronomes ou physiciennes. D’autres sont au cœur de la vie intellectuelle et sociale. Cette montée en puissance des femmes s’observe dans plusieurs pays européens, de l’Angleterre à l’Italie, en passant par la France. Elle ne concerne pas, en revanche, l’Autriche et la Prusse où la femme garde un statut plus traditionnel. De plus, ce phénomène se limite aux couches les plus favorisées de la société. Enfin, Mme du Châtelet se plaint amèrement que le seul domaine laissé aux femmes soit celui du savoir, et non du pouvoir.

Parmi toutes les femmes de pouvoir du XVIIIe siècle, pourquoi avoir choisi Marie-Thérèse ?

Marie-Thérèse apparaît comme un cas unique : elle fut souveraine absolue sans renoncer à son statut d’épouse et de mère. Les autres femmes de pouvoir n’ont pas été confrontées à ce triple défi. Elisabeth Ière d’Angleterre et Catherine II de Russie vivent et règnent comme des hommes : elles n’ont pas eu à négocier entre l’amour maternel, l’amour pour un homme et la charge du pouvoir. Quant aux femmes à la fois régentes et mères, elles ont dû rendre le pouvoir dès que leur fils était en âge de régner.

Enfin, une reine comme Victoria d’Angleterre n’a jamais eu le pouvoir absolu, seulement de représentation. C’est son Premier ministre qui gouverne. Dans ce contexte, Marie-Thérèse d’Autriche fait figure de repère dans l’histoire des femmes, puisqu’elle a régné pendant quarante ans, de manière absolue, sur l’un des plus grands empires de l’Europe, tout en étant confrontée à une situation bien connue des femmes d’aujourd’hui : savoir concilier sa vie publique et sa vie privée. Bien qu’elle ne nous ressemble pas du fait de sa bigoterie, elle nous ressemble en ceci qu’elle affronte les mêmes problèmes que les femmes du XXIe siècle : être à la fois femme, mère et avoir une carrière.

En quoi le triptyque « Souveraineté, féminité et maternité » est-il au cœur du pouvoir au féminin incarné par Marie-Thérèse d’Autriche ?

Contrairement à son grand ennemi Frédéric II de Prusse, qui incarne la virilité, Marie-Thérèse a dû allier masculinité et féminité, tout en assumant ses trois rôles de femme, mère et reine. Parfois au prix de lourdes tensions et d’échecs.  Sa corégence avec son fils Joseph illustre par exemple le conflit entre ses rôles de mère et de souveraine, comme elle l’écrit elle-même : « Je l’adore, nonobstant qu’il me tourmente ». Lors de la signature de la nouvelle alliance avec la France, en choisissant de décider contre son mari, la souveraine entre en conflit avec l’épouse. Elle fait alors prédominer le politique sur ses sentiments personnels. Elle demeure, par la suite, fidèle à ce renversement des alliances et œuvre pleinement à sa réussite en dépit de l’hostilité rencontrée autour d’elle. Sa loyauté et le respect de la parole donnée la rendent rare dans le monde diplomatique du XVIIIe. Elle incarne finalement davantage la morale chrétienne que la politique.

De quelle manière Marie-Thérèse d’Autriche a-t-elle assis son pouvoir ?

En se définissant comme « mère bienveillante de son peuple », elle choisit d’instaurer une politique de proximité avec le peuple et crée ainsi une rupture par rapport au pouvoir traditionnel. Elle fait de la faiblesse originelle des femmes, sa marque personnelle et sa force. En implorant l’aide des Hongrois lors de la guerre de la Succession d’Autriche, elle caresse la fibre chevaleresque de l’époque et cherche à se faire aimer. Autre chose impensable au XVIIIe siècle : elle se promène librement dans Vienne en compagnie de ses enfants et fait savoir à la Cour qu’elle recevra tous ceux qui le souhaitent. Là est son génie politique : elle se présente comme une mère qui veille au bien de son peuple. Elle incarne un modèle de diplomatie personnelle.

De nos jours, Angela Merkel est appelée affectueusement « Mutti » (« Maman ») par la presse allemande. Pourrait-on y voir un héritage de cette diplomatie personnelle ?

Angela Merkel a en effet une image de mère dans son pays. Elle n’a cependant pas eu seize enfants à gérer et n’attache aucune importance à son apparence physique. Alors que Marie-Thérèse était très coquette, du moins avant de devenir veuve. La Chancelière allemande est plutôt dans l’instauration d’un modèle de neutralité sexuelle. Aujourd’hui, les femmes sont quasiment contraintes d’endosser un costume de neutralité comme si elles avaient pour objectif d’être invisibles du point de vue féminin. Hillary Clinton et Theresa May sont élégantes, mais sans plus. C’est exactement l’inverse des épouses d’hommes de pouvoir qui se doivent, au contraire, d’être féminines, d’incarner la classe ou la beauté des femmes de leur pays ou encore d’être de bonnes maîtresses de maison. Aujourd’hui encore, ce qui relève de la féminité n’est pas considéré comme une marque de sérieux. Il faut se couler dans le moule de la virilité qui, depuis des millénaires, incarne la compétence et le sérieux. Si Barack Obama peut se payer le luxe de pleurer deux fois en public, cela gêne de voir une femme céder aux larmes. Au contraire, Marie-Thérèse a pu jouer la carte de l’émotion et de la séduction.

Marie-Thérèse a été couronnée « Roi » de Hongrie. En quoi la non-féminisation du titre est-elle symbolique ?

Aux yeux des Hongrois, il est alors impensable d’élire une femme. Marie-Thérèse a donc contourné cette coutume en conservant le titre de « roi ». Par ailleurs, elle tient davantage à son titre de reine de Hongrie et de Bohème, qu’à son titre d’impératrice-consort qui renvoie seulement à son statut d’épouse. Sa démarche peut se rapprocher de celle des femmes d’aujourd’hui qui conservent au travail leur nom de jeune fille afin de ne pas être réduites au statut d’ « épouse de ». Marie-Thérèse démontre ainsi un sens aigu de la souveraineté absolue. Connaissant l’importance des titres, elle est allée jusqu’à faire renvoyer une lettre de Louis XV qui s’adressait à elle en tant qu’impératrice et non en tant qu’impératrice-reine.

Vous consacrez un sous-chapitre à « la diplomatie par les femmes ». Quel est le rôle de ces ambassadrices de l’ombre ?

Quand Marie-Thérèse arrive au pouvoir, elle ne veut pas que les femmes se mêlent des affaires politiques. Quelques années plus tard toutefois, elle écrit au comte de Rosenberg qu’elle n’a finalement aucune raison de s’en priver si celles-ci sont compétentes. Au fil des années, elle établit des relations politiques et amicales fondées sur la confiance et la connivence. Des amies comme Antonia de Bavière lui rendent alors d’énormes services. Elle se montre encore une fois novatrice en confiant ainsi des missions diplomatiques à des femmes.

Pour rédiger votre ouvrage, vous vous êtes appuyée sur les notes et correspondances des ambassadeurs de l’époque. Quel regard portez-vous sur ce travail diplomatique ?

Je juge de la qualité d’un ambassadeur à la mesure de sa perspicacité et à la multiplicité de ses intérêts. Plus un ambassadeur dresse de portraits de gens importants de la Cour et creuse les rapports entre les êtres humains, plus ses notes révèlent une finesse d’analyse permettant de tracer l’avenir de telle ou telle Cour. Par exemple, des ambassadeurs vénitiens avaient d’emblée souligné l’intérêt de la personnalité de la jeune Marie-Thérèse et compris son amour du pouvoir. En revanche, de nombreux ambassadeurs français l’avaient complètement sous-estimée en ne se concentrant que sur sa beauté et ses maternités. Ils n’imaginaient pas qu’elle puisse prendre le pouvoir après la mort de son père. Certains ne s’intéressaient qu’à la guerre, et non aux individus.

Quels chantiers restent à bâtir pour les femmes du XXIe siècle ?

Je ne vous répondrai pas aujourd’hui comme je vous aurais répondu il y a un an. La question des chantiers ne constitue pas une urgence, c’est celle de la défense de nos acquis. Il va falloir être attentive à ce qui va se passer et réaffirmer nos droits acquis depuis la guerre. La situation dans le monde, notamment aux États-Unis et en Pologne, nous empêche de militer pour de nouveaux droits. Déjà l’avortement dans ces pays n’était pas ouvert à toutes les femmes. Or en France, des propos tels que « avorter, c’est tuer un enfant » ressurgissent alors qu’on ne les avait pas entendus depuis la loi Veil. Je suis inquiète. On ne peut pas mener de multiples combats simultanément. Il faut aller au plus pressé. Et il est important de consolider nos acquis car, comme le disaient Simone de Beauvoir et Benoîte Groult, les droits des femmes peuvent être remis en question pour une raison ou pour une autre.


Un second portrait nous permet de découvrir la pionnière Suzanne Borel, première femme à avoir réussi le concours en 1930 et à être devenue diplomate.

Après une enfance passée entre la France, le Sénégal, Madagascar et le Vietnam, puis l’obtention d’une licence de philosophie, Suzanne Borel étudie le chinois à l’école des langues orientales quand sa mère lui envoie une coupure du journal « Le Temps » du 10 février 1928 annonçant qu’un décret permettant aux femmes de se présenter au concours pour l’admission dans les carrières diplomatiques et consulaires vient d’être pris.

Extrait d’une copie de concours de Suzanne Borel (mars 1930)

Suzanne Borel a toujours dit que si elle avait été un homme, elle aurait choisi la carrière diplomatique. Elle prend donc rapidement la décision de tenter sa chance. Cela dit, avant même que la première femme ne franchisse les grilles du Quai d’Orsay, le Ministère a déjà fortement limité les possibilités de carrière des femmes. En effet, le décret précise que « les candidates éventuellement admises, ne pourront dans l’état actuel des règlements exercer leurs fonctions qu’à l’administration centrale ».

Suzanne Borel ne pense pas encore à ses éventuelles futures fonctions car elle sait qu’elle doit encore franchir de nombreux obstacles avant de réussir le concours. Ainsi, lorsqu’elle se présente au Ministère pour s’inscrire au concours, un huissier tente de l’empêcher de le faire car elle n’a pas fait son service militaire. Puis, nombre de ses amis essayent de la décourager en lui disant qu’elle ne peut qu’échouer n’ayant ni appuis, ni relations. C’est à partir de ce moment qu’elle décide de faire sienne la devise de Guillaume d’Orange dit « Le Taciturne » : « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » ; et de la persévérance elle va en avoir besoin.

Elle échoue une première fois au « Grand concours » en 1929 mais est reçue l’année suivante. Lors de son rendez-vous au Ministère avant sa prise de fonctions, le directeur du personnel lui explique qu’elle ne peut en fait prétendre qu’aux services annexes (soit la presse, le service de la Société Des Nations et le service des Œuvres qui s’occupe d’assurer la diffusion du français à travers le monde), et non aux directions politiques. On lui demande alors de signer une lettre préparée à l’avance dans laquelle elle reconnait au ministre le droit de ne l’employer que dans ces services. Elle doit ensuite faire face à une tentative d’annulation du décret ayant ouvert le concours aux femmes quand l’association des agents du Ministère des affaires étrangères dépose un recours devant le Conseil d’État.
Les paroles prononcées par son professeur et ami André Siegfried, une des rares personnes à l’avoir soutenue depuis le début, prennent ici tout leur sens. Ainsi, quand elle vient le voir après sa réussite au concours, il lui dit : « Vous êtes reçue ; maintenant il faut vous faire admettre ».

Suzanne Borel est nommée au service des Œuvres où elle exerce différents postes pendant neuf ans jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’illustre par la suite dans la résistance puis est appelée à faire partie du cabinet du Ministre des affaires étrangères, Georges Bidault, avant de l’épouser quelques temps plus tard.Bien qu’étant la première femme diplomate, Suzanne Borel ne se considère pas comme une féministe et dans son autobiographie « Par une porte entrebâillée », elle se définit en disant : « Je suis simplement une femme qui a le goût de la justice, qui pense que les femmes sont plus capables qu’on ne l’a cru longtemps, et qu’il n’est que juste qu’on leur donne leur chance ».

Le chemin sera encore long avant qu’une femme accède aux plus hautes fonctions mais le mouvement est lancé et d’autres femmes s’engagent à leur tour par cette « porte entrebâillée ».


Un troisième article traite de l’arrivée des femmes aux plus hautes fonctions d’encadrement. Cette arrivée s’effectue en deux temps : en 1972, Marcelle Campana est nommée ambassadrice au Panama puis, en 1986, Isabelle Renouard devient la première femme directrice en administration centrale.

De Suzanne à Marcelle….

Après l’entrée de Suzanne Borel, première femme diplomate, au Quai d’Orsay, il faut attendre quarante-deux ans pour qu’une femme, Marcelle Campana, soit nommée ambassadrice en 1972 et cinquante-six ans pour qu’une autre femme, Isabelle Renouard, devienne directrice d’administration centrale.

Marcelle Campana est la fille d’un diplomate français qui a notamment été consul général de France à Sydney et à Londres dans les années 1920. Elle entre au ministère des Affaires étrangères en 1935 en tant que secrétaire et devient diplomate après la libération. En devenant consule générale à Toronto, puis ambassadrice au Panama en 1972, elle devient la première femme nommée à de tels postes.

Isabelle Renouard qui était en poste au Canada en même temps que Marcelle Campana l’a décrite comme une femme « sympathique, directe et ayant du caractère ». Les deux femmes se sont croisées quelques fois, mais Isabelle Renouard se souvient surtout d’elle pour des raisons personnelles. En effet, c’est Marcelle Campana qui enregistre la naissance de sa fille née au Canada le 14 février 1972.

Il n’existe pas d’ouvrages consacrés aux femmes diplomates qui permettent de mieux connaitre Marcelle Campana. Ainsi comme le relève l’historien Yves Denéchère dans l’article « La place et le rôle des femmes dans la politique étrangère de la France contemporaine » de la Revue Vingtième siècle : « On ne sait rien sur son parcours et ses engagements personnels, sur les conditions de sa nomination, sur les réactions du monde politique et diplomatique et sur celles de l’opinion publique. ».

Après la nomination de Marcelle Campana, le nombre de femmes occupant des postes d’ambassadeur a augmenté lentement. Il y avait trois femmes ambassadrices en 1982, seize en 2002 et on en compte aujourd’hui 49 (sur un total de 197, au 23 février 2017).

De Marcelle à Isabelle…

Après des études à Science Po Paris et à l’ENA, Isabelle Renouard entre au ministère des Affaires étrangères en 1964, et prend sa retraite en 1998. Elle choisit cette carrière avec « un brin d’inconscience ».

Elle commence sa carrière à la direction générale des relations culturelles (ancêtre de la direction générale de la mondialisation) et apprécie d’être entourée d’universitaires issus d’un monde avec lequel elle est assez familière. Par la suite, elle devient la première femme issue de l’ENA à travailler à la DRH, puis enchaîne par des postes à Ottawa, Alger, la Représentation permanente de la France à l’OTAN, la sous-direction de l’Europe méridionale, le service des affaires stratégiques et du désarmement et la direction des affaires politiques. Isabelle Renouard est ensuite nommée directrice des Français de l’étranger en 1986. Elle y reste 10 ans. Elle termine sa carrière en tant que Secrétaire générale de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).

Isabelle Renouard garde une image positive du Ministère où elle a pu mener de front une carrière heureuse et une vie personnelle épanouie (son mari est également diplomate). D’ailleurs, selon elle, envisager une carrière au Ministère est un choix qui doit se faire à deux.

Depuis la nomination d’Isabelle Renouard, de nombreux autres postes de directions ont été occupés par des femmes. Aujourd’hui sept femmes (sur un total de trente, au 23 février 2017) exercent des fonctions de directrice (directrice générale, directrice générale adjointe, directrice/cheffe de service) en administration centrale.


Un dernier article propose un portrait croisé de trois femmes actuellement diplomates : une ambassadrice, une directrice et une consule générale reviennent sur leur choix d’embrasser la carrière diplomatique, sur les défis de leur poste et de notre politique étrangère, ou encore sur la meilleure façon de promouvoir la place des femmes au sein du ministère.

Pourquoi ont-elles choisi de devenir diplomate ? Comment promouvoir la place des femmes au sein du ministère ? Ou encore quel est le principal défi de la politique étrangère de la France dans les années à venir ?

Hélène Duchêne

Hélène Duchêne est ambassadrice de la France auprès de l’OTAN, organisation politico-militaire multilatérale fondée sur la solidarité entre ses membres et la défense collective. Elle décrit l’organisation comme un monde très masculin, mais les choses changent puisque six ambassadeurs sur 29 sont des ambassadrices. La période actuelle lui semble à la fois intéressante et difficile, au moment où les États-Unis s’interrogent sur les vertus du multilatéralisme et où la Russie utilise la force pour signer son réengagement sur la scène internationale.

Pourquoi avez-vous choisi de devenir diplomate ? Des figures de la diplomatie vous ont-elles inspirée dans votre parcours ?

C’est par conviction européenne que je suis devenue diplomate. J’ai grandi en Lorraine, une région qui porte les stigmates des deux guerres mondiales. Quand j’étais enfant, mes promenades rencontraient des cimetières militaires ou d’anciens dépôts de l’armée américaine. Il n’était pas rare qu’on découvrît un obus dans une forêt voisine. Mon père racontait sa captivité en Allemagne et ma mère, la France sous l’Occupation. Je suis née en 1963, l’année du Traité de l’Élysée et je mesure l’immense volontarisme politique qui était nécessaire pour promouvoir la réconciliation franco-allemande et construire un projet commun au service de la paix, que l’Europe incarne.
Je suis devenue diplomate pour contribuer, avec mes modestes forces, à la construction européenne et au dialogue entre les peuples. C’est sans doute pour cette raison que j’ai consacré de nombreuses années à la diplomatie multilatérale, à la coopération franco-allemande et à la diplomatie culturelle. J’ai rencontré des diplomates talentueux, dont l’engagement forçait le respect. Je me souviens en particulier d’Isabelle Renouard, qui était directrice des Français à l’étranger, que j’avais vue à l’œuvre lorsqu’elle dirigeait la cellule de crise lors du retour de nos ressortissants depuis le Koweït en 1991.

Quelle est la meilleure façon de promouvoir la place des femmes au sein du ministère ?

Il faut être très volontariste et sans naïveté. Le Quai d’Orsay était, jusqu’il y a très peu de temps, un monde très masculin où quelques femmes étaient tolérées mais n’accédaient pas aux principales responsabilités. C’est encore largement le cas et on doit garder à l’esprit que jamais les fonctions de directeur de cabinet du ministre, de secrétaire général ou d’inspecteur général n’ont été exercées par une femme. Il faudra du temps encore pour que le partage du pouvoir soit réel. Je pense qu’il faut systématiquement encourager l’entraide entre les femmes, la solidarité entre les générations, aider les femmes à lutter contre l’autocensure. Mais il faut aussi leur dire que tout est un peu plus difficile pour elles, et qu’elles doivent se battre. J’ai eu le bonheur de diriger l’association Femmes et Diplomatie pendant quatre ans, qui a mis en place un système de tutorat, encouragé le développement d’un réseau et la création de conditions de travail propices à l’activité de femmes diplomates. Mais la route est encore longue et les régressions possibles.

Quel est, selon vous, le principal défi de la politique étrangère de la France dans les années à venir ?

Le principal défi pour la politique étrangère de la France est, à mon sens, celui de savoir rester fidèle à ses valeurs et de conserver les moyens et l’autorité pour les défendre sur la scène internationale. Aujourd’hui, la montée des populismes et des replis identitaires fait peser un risque de fragmentation sur l’ordre international. Nous devons affirmer nos valeurs et construire des coalitions avec les pays qui les partagent pour les porter le plus haut possible.

Agnès Romatet-Espagne

Aujourd’hui à la tête de la direction des entreprises, de l’économie internationale et de la promotion du tourisme, Agnès Romatet-Espagne est entrée au ministère le 4 juillet 1983, après avoir réussi le « concours de secrétaire adjoint des affaires étrangères » (aujourd’hui appelé « concours de secrétaire des affaires étrangères »).

Son credo actuel : servir l’intérêt économique de la France et faire en sorte que tout ce qui a été fait depuis cinq ans ne soit pas détricoté au nom de querelles de boutiques.

Ce qui lui plaît dans son travail ? Aller à la rencontre des entreprises, petites ou grandes, visiter les sites de production, pouvoir aider tous ceux qui recherchent l’excellence et se donnent avec passion à leur métier et leur entreprise. C’est un grand motif de satisfaction de pouvoir les aider et de contribuer à débloquer des situations. Le développement de l’attractivité touristique de la France est aussi devenu une marotte.

Pourquoi avez-vous choisi de devenir diplomate ? Des figures de la diplomatie vous ont-elles inspirée dans votre parcours ?

Le panthéon familial, peuplé de femmes fortes, a beaucoup influencé mon choix initial. Ma grand-mère, morte en 1937, était partie vivre cinq ans en Argentine après la Première Guerre mondiale et, selon la légende familiale, avait vécu une épopée fantastique. Mon arrière grand-tante, jeune fille de bonne famille pauvre, était partie comme préceptrice et avait consacré les trente dernières années de sa vie à l’éducation d’une famille turque proche d’Atatürk. Elle est d’ailleurs enterrée au carré chrétien d’Ankara.

Une amie de mes parents m’a également inspirée. S’étant d’abord installée à Paris comme bonne, elle a été « éduquée » par le parti communiste, a tapé le manuscrit de Voyage au bout de la nuit pour Céline dont elle était l’assistante, a assisté au congrès de Nuremberg aux côtés de son mari élu SFIO, et a été déportée en tant que résistante. Toutes ces personnalités se sont construites à travers un appel de l’étranger. En creux se dessinait pour moi une carrière idéale.

Ce goût de l’ailleurs me vient aussi de la vie des grands explorateurs du XIXe siècle, comme René Caillié, dont les aventures faisaient l’objet de mes lectures compulsives. Ces héros et figures mythiques partaient explorer un monde qui n’était pas encore entièrement connu. Je rêvais de Valparaiso et d’autres destinations exotiques.

J’étais également fascinée par des personnalités fortes qui font l’Histoire, hommes politiques et diplomates. J’ai probablement fantasmé la contribution des diplomates à l’histoire de France, mais cela a façonné cette image prestigieuse que j’avais de la diplomatie.

Parallèlement, le service public est un marqueur familial fort : on ne se sert pas, on sert d’abord les autres. Il était donc naturel pour moi d’entrer dans la fonction publique. Et diplomate est le plus fantastique métier du monde. Qui peut vivre comme nous vingt vies en une seule ?

Quelle est la meilleure façon de promouvoir la place des femmes au sein du ministère ?

Il y a dix ans je vous aurais répondu que celles qui le méritent seraient promues selon leurs compétences et talents. Ce qui m’a fait changer d’avis c’est ma mobilité à l’Autorité des marchés financiers. J’y étais lorsque la proposition de loi de 40 % de femmes dans les conseils d’administration (CA) a été traitée avec les Parlementaires qui l’ont inspirée. J’avais d’abord regardé le dossier avec réticence. Mais en discutant avec des hommes chefs d’entreprises – nous étions alors en pleine crise financière-, j’ai mesuré les liens, avérés, entre comportements « virils » et prises de risques excessifs, surtout dans les salles de marché.

Parallèlement, des études ont montré la corrélation entre management féminin et performance des entreprises. Elles étaient donc de vrais atouts, mais du fait de l’endogamie des conseils d’administration dont les membres se cooptaient par réflexe pavlovien ou par conformisme, on ne pensait jamais à elles. Les portes ne pouvant être entrouvertes, il fallait imposer les femmes, y compris en recourant aux quotas. Aujourd’hui, aucun patron ne le regrette.

Toutefois, nous n’arriverons à la parité réelle que lorsque les nuances sémantiques dans la qualification du travail ou de la personnalité des hommes et des femmes, et l’autocensure disparaîtront. Lorsque le travail d’une femme sera jugé pour sa qualité intrinsèque et rien d’autre. Je recommande enfin aux femmes d’être gourmandes : de vouloir et la vie familiale et la vie professionnelle !

Quel est, selon vous, le principal défi de la politique étrangère de la France dans les années à venir ?

Conserver les moyens de son ambition, qui est d’être universelle et indépendante. Et cela passe notamment par un réseau et un budget à la hauteur, y compris bien sûr pour notre aide publique au développement. J’ajouterais conserver sa capacité à surprendre. Rester à l’initiative quitte à ne pas épouser les idées dominantes, parce que nous sommes la France et que nous le pouvons.

Florence Caussé-Tissier

Nommée sur le poste de consule générale à Rabat en septembre 2016, Florence Caussé-Tissier répond à nos questions autour de son métier qu’elle trouve passionnant : administration, animation et sécurité de la communauté française, forte activité visas (qui, à sa manière, témoigne de la vitalité de la relation bilatérale), coordination avec l’ambassade sur les sujets culturels, économiques…

Ces missions ne peuvent être remplies qu’à condition de bien connaître le terrain et développer un réseau d’interlocuteurs, Français et Marocains, le plus étendu possible. Chaque rencontre est une nouvelle fenêtre qui s’ouvre ! Son actualité est également tournée vers la préparation des élections présidentielle et législatives. Comme souvent dans le métier consulaire, c’est un travail d’équipe. Résolument passionnant.

Pourquoi avez-vous choisi de devenir diplomate ?

Pour l’altérité. J’ai choisi de devenir diplomate pour servir l’État et le représenter hors de ses frontières, m’ouvrir sur le monde, emprunter les chemins menant aux rencontres, appréhender les représentations, être dans une dynamique de dialogue. Participer, modestement, à l’effort collectif d’une responsabilité partagée dans la marche du monde.

De fait, une seconde question m’apparaît indissociable de la première : comment devient-on diplomate ? Ce qui, d’une certaine manière, amène à ouvrir une palette d’objectifs : savoir négocier, être réactif, susciter l’adhésion de son équipe, s’adapter, saisir un autre point de vue, convaincre, trouver le langage adapté, surtout en cas de désaccord… Ce qui aussi, de manière concrète, au-delà des doutes ou des obstacles à surmonter, apporte une belle lumière sur le travail à accomplir.

Aussi la partie officielle de mon poste actuel réserve-t-elle parfois des moments solennels et émouvants : participer à la cérémonie commémorative du 11 novembre aux côtés d’anciens combattants marocains, accueillir dans la nationalité de nouveaux compatriotes…

Le travail dans l’ombre se révèle tout aussi important, ce qui requiert alors abnégation et humilité, lorsqu’il s’agit par exemple d’accompagner dans leurs démarches des compatriotes dans une situation vulnérable.

Des figures de la diplomatie vous ont-elles inspirée dans votre parcours ?

Plutôt des visages. Au fil de mon parcours, l’expérience de collègues, français et étrangers, et leur manière d’appréhender les situations, les difficultés, m’ont souvent inspirée, de même que leur sens aigu de la curiosité, pour mieux voir, savoir et comprendre. D’une certaine manière, leur expertise, énergie, rigueur, enthousiasme, continuent de représenter autant de points cardinaux.

Quelle est la meilleure façon de promouvoir la place des femmes au sein du ministère ?

Ne pas relâcher l’effort car rien n’est acquis. Aussi faut-il poursuivre les actions entreprises au cours des dernières années : encourager les femmes à entrer au ministère pour créer les viviers de demain ; en considération des profils, reconnaître leur juste place par la gestion prévisionnelle des parcours et des compétences, favoriser la parité dans les jury et instances de concertation.

Ce qui me paraît essentiel, c’est que cet effort soit collectif, efficace, dans un esprit solidaire, au-delà des clivages que nous rencontrons aujourd’hui encore et de la perception, diffuse, du syndrome d’imposture. La modernisation du Quai d’Orsay est aussi l’affaire des femmes, elles contribuent à l’évolution des méthodes de travail, proposent un autre regard. Et si tous les hommes devenaient les meilleurs promoteurs de la place des femmes au sein du ministère ?

Quel est, selon vous, le principal défi de la politique étrangère de la France dans les années à venir ?

Le principal défi est de comprendre le monde tel qu’il est aujourd’hui, infiniment morcelé et qui nous renvoie une image fractale. Les zones d’ombres sont multiples : montée des populismes, basculements dans l’exercice du pouvoir, nouveau jeu entre puissances, évolution des conflits… Lorsqu’elles sont visibles, les lignes de tension sont fortes entre espoirs déçus et revanches à prendre. Dans ce contexte, alors même que l’Europe peine à se réinventer, nous devons, tout en défendant nos intérêts, continuer de promouvoir et surtout d’ajuster notre savoir-faire pour rester un pays vers lequel d’autres se tournent.

 


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