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Famine en Afrique et au Yémen : « Mourir de faim aujourd’hui, c’est mourir des conséquences de la guerre »

Article paru sur le site du journal Le Monde le 28/03/2017

Dans un tchat sur Lemonde.fr, Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, analyse les origines politiques de la famine.

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, a répondu aux questions des lecteurs du Monde.fr, mardi 28 mars, à l’occasion d’une journée spéciale sur la famine au Soudan du Sud, au Nigeria, en Somalie et au Yémen.

Peut-on encore mourir de faim aujourd’hui ? A quoi est-ce dû ?

Rony Brauman : Ce n’est pas la quantité de nourriture qui est en question ici, mais l’impossibilité de s’en procurer. Mourir de faim aujourd’hui, c’est mourir des conséquences de la guerre. Autrefois, c’est-à-dire jusqu’au XIXe siècle, des causes naturelles pouvaient expliquer les famines : sécheresses ou maladies végétales comme le mildiou, mais ça n’est plus le cas. De nos jours, et hormis quelques rares situations d’extrême isolement, ce sont les guerres, la prise de populations civiles en otage, qui sont les raisons pour lesquelles on peut mourir de faim aujourd’hui. Du fait de guerres, les groupes de population sont isolés soit délibérément par des groupes armés, soit par négligence, mais ce sont ces groupes de population qui souffrent de la faim.

Les populations touchées par la famine sont-elles ciblées pour des raisons politiques, religieuses ou autres, ou sont-elles les victimes collatérales des violences environnantes ?

Les deux situations existent. A certains endroits, des populations sont punies et à d’autres, les populations sont symétriquement récompensées pour leur loyauté au pouvoir, grâce à l’aide internationale. Il peut donc y avoir ciblage dans les deux sens, pour affamer ou rétribuer. Nous parlions d’instrumentalisation à l’instant, c’est de cette façon qu’elle peut fonctionner. Par ailleurs, à d’autres endroits, il s’agit simplement d’indifférence aux dégâts causés par la guerre, l’objectif de victoire militaire l’emportant sur toute autre considération.

Si les principaux obstacles sont les conflits armés qui gangrènent ces pays et bloquent les aides humanitaires, pourquoi l’ONU n’envoie-t-elle pas les casques bleus en priorité ? S’agit-il d’une mauvaise volonté ou d’une incapacité matérielle ?

Il ne s’agit pas d’une mauvaise volonté ou d’une mauvaise intention des Nations unies. Il y a au Soudan du Sud un important déploiement de casques bleus qui vient d’être renforcé et porté à 16 000. Mais il s’agit non pas d’une armée destinée à combattre, mais plutôt de forces disparates destinées à dissuader les groupes armés de procéder à des violences.

Les casques bleus ne sont pas en mesure de mener une guerre généralisée contre les groupes armés.
Ce qu’il faut souhaiter pour ces pays, c’est une diminution de la violence bien plus qu’un usage supposé vertueux de la violence.

Sans minimiser la gravité de la crise humanitaire, quel crédit peut-on donner aux chiffres annoncés par les Nations unies, sachant que leurs agences n’ont qu’un accès limité aux zones concernées et que cet appel de fonds intervient peu de temps après la déclaration de Donald Trump sur les coupes budgétaires à l’aide internationale ?

Comme vous, je suis sceptique sur ces chiffres qui, d’une part, rassemblent des réalités humaines et économiques très différentes et d’autre part, se fondent sur des observations très limitées en raison des difficultés de déplacement dans ces pays. Ces chiffres tendent à mettre sur le même plan des poches de famine avérée et des situations d’insécurité alimentaire qui appellent l’une et l’autre des réactions très différentes. Je trouve donc très discutable le choix de parler de 20 millions de personnes en proie à ou menacées par la famine. Peut-être s’agit-il, comme vous le suggérez, de faire pression sur la nouvelle administration américaine dans le but de rendre plus difficile les coupes budgétaires annoncées. Je pense que les Nations unies doivent nous informer de façon plus précise et éviter les appels catastrophistes répétés, comme elle le fait depuis plusieurs années.

L’Arabie saoudite, grande amie des intérêts français, est partie prenante dans la guerre qui affame le Yémen. N’y a-t-il rien à faire pour s’insurger contre ces arrangements au prix de la vie des gens ?

Comme vous, je suis profondément choqué par la complaisance avec laquelle nous fermons les yeux sur les exactions de nos “alliés” saoudiens. Ils sont, en effet, les maîtres d’œuvre d’une guerre à outrance menée avec les armes que leur vendent notamment les Français et les Américains. Voilà typiquement des questions que les débats de l’élection présidentielle devraient faire émerger et face auxquelles les candidats devraient être obligés de se positionner.

Pourquoi l’aide humanitaire de la communauté internationale ne permet-elle pas d’éviter ce genre de crises ?

D’une part, une partie de la crise est évitée par l’aide, mais par définition, on ne le voit pas puisque la crise est évitée. D’autre part, des régions de ces pays en guerre sont inaccessibles pour cause d’insécurité majeure. Des hélicoptères peuvent parfois les atteindre et déposer des quantités limitées de vivres, comme au Soudan du Sud. Ce n’est pas négligeable pour ceux qui en bénéficient, mais c’est évidemment très peu de chose par rapport à l’ampleur du problème.

L’aide humanitaire est-elle instrumentalisée ? Si oui, par qui ? Participe-t-elle à maintenir la situation de crise ? Quel serait le scénario pour le futur des populations sans aide internationale ?

L’aide humanitaire est toujours pour une part instrumentalisée. Si elle n’était pas considérée comme utile d’une manière ou d’une autre au pouvoir en place, elle n’aurait quasiment aucun espace pour se déployer. La question est donc de savoir si elle est plus utile à la population visée ou au pouvoir, mais pas de savoir si elle est instrumentalisée ou non. Je me pose aussi cette question concernant notamment le Soudan du Sud, mais je ne suis pas en mesure d’y répondre. En l’absence d’un diagnostic définitif, il me semble préférable de faire le pari de la solidarité humanitaire.
En ce qui concerne les autres pays évoqués (Nigeria, Yémen, etc.), je crois que l’aide d’urgence profite réellement, avant tout, aux populations plus qu’au pouvoir.

Je crois que pour le Soudan du Sud, il faut être plus critique vis-à-vis des belligérants, c’est-à-dire gouvernement et opposition armée, qui se comportent comme des gangsters vis-à-vis de leur population, dont les détournements sont notoires et insuffisamment dénoncés par les diplomaties diverses.
Soyons conscients du fait que l’aide ne résout pas ces crises et que ce sont les populations locales, les élites locales, qui le feront ou pas. Mais le salut ne viendra pas de l’extérieur.

J’ai travaillé pour le Programme alimentaire mondial (PAM) en RDC, en Centrafrique et ailleurs. Le coût de la logistique au PAM est vertigineux : nous importons par exemple du maïs en Afrique des Etats-Unis, bien sûr OGM, acheminé sur des bateaux cargos depuis l’autre bout du monde, puis par camions. Ne pensez-vous pas qu’il serait plus intelligent de financer des programmes liés au développement de l’agriculture local ?

Je ne crois pas qu’il faille opposer frontalement ces deux manières de faire. Acheter des denrées locales en favorisant la production est évidemment beaucoup plus prometteur et soutenable qu’importer des denrées de pays lointains, mais ça n’est pas toujours possible. Les cas dont nous discutons aujourd’hui le montrent. Par ailleurs, l’activité du PAM qui consiste à acheminer les aides alimentaires en situation de pénurie aiguë nécessite d’importantes dépenses logistiques, c’est inévitable. Cela étant, cette forme-là doit rester l’exception, la règle devant être celle que vous indiquez. Par ailleurs, il est nécessaire de veiller à ce que le PAM ne soit pas le vecteur de l’agrobusiness façon Monsanto et ses semences qui transforment les paysans en esclaves de l’agro-industrie.

Votre travail d’humanitaire est-il voué à ne pas atteindre son objectif d’éradiquer ces famines si les Etats ne participent pas de leur côté à des solutions politiques ?

Le travail d’humanitaire me semble être voué à s’attaquer aux conséquences des crises sans prétendre traiter les causes. C’est à la fois sa force et sa limite. Notons à ce stade que les famines ont continuellement régressé tout au long des siècles écoulés. Cela dit, c’est en effet aux Etats, c’est-à-dire aux pouvoirs politiques, d’installer les conditions qui permettent de se libérer de la menace de ces catastrophes.


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